La vie et l’œuvre de Carl Rogers


André de Peretti

Article paru dans le Journal des psychologues, novembre 1987

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Une succession d’événements imprévisibles, de hasards et de rencontres ont façonné l’itinéraire du grand psychologue que fut Carl Rogers (1902-1987). Parti pour effectuer une carrière dans l’agriculture, son intérêt bifurque progressivement vers la compréhension de la personne. La voie universitaire, la publication d’ouvrages, l’ouverture d’un centre d’études, son engagement en faveur de la paix dans le monde, lui donnent rapidement une notoriété internationale. André de Peretti retrace le cheminement de Carl Rogers, grâce à une connaissance biographique importante de celui qui fut le messager d’une meilleure communication entre les Hommes.

 

Dans la démarche exemplaire de Carl Rogers, on remarque d’emblée sa densité, son extension ininterrompue et l’écho mondial qu’elle n’a cessé de provoquer. Rogers s’étonnait lui-même de l’impact considérable de son message et de ses ricochets successifs. Dans un texte de 1973, il tentait de l’exprimer par l’image d’un « galet tombant sur l’eau d’une mare… devenue parfaitement lisse et immobile » où il dessinait alors « des rides de plus en plus grandes et exerçait une influence impossible à saisir pour qui se contenterait de regarder le galet » (1). Il précisait que ce galet initial, cette densité incidente, « c’était l’hypothèse peu à peu élaborée puis vérifiée selon laquelle l’individu possède en lui de vastes ressources qui lui permettent de se comprendre lui-même, de changer l’idée qu’il a de lui-même, ses attitudes et le comportement qu’il se dicte à lui-même et que l’on peut faire appel à ces ressources seulement s’il est possible de créer un climat bien défini qui facilite ces attitudes psychologiques » (1) .
Consistance potentielle de toute personne, capacité de croissance (growth) et de « cicatrisation » en dépit des blessures de son existence, mais nécessité d’un climat de « facilitation » et de communication, on voit, rassemblée dans cette métaphore naturaliste du galet et des ondes de propagation qu’il détermine, à la fois les idées maîtresses et le destin même d’un des derniers grands psychologues de notre siècle.

(1) Préface à mon ouvrage « Pensée et vérité de Carl Rogers », Toulouse, Privat, 1974, p. 22

ENRACINEMENT – EXPATRIATION

Son destin allait s’inscrire tout d’abord dans l’insertion paysanne que lui valut sa naissance au cœur d’une famille rurale, s’installant (après fortune faite dans les travaux publics) avec six enfants, dans une ferme près de Chicago, en 1914. Le galet de sa confiance en lui et en autrui pourrait se durcir dans son adolescence grâce à une rude vie de labeur agricole, à l’écart du monde citadin et des divertissements, qui ne l’empêcherait pas de poursuivre des études brillantes. Mais toute une imagerie naturaliste de fécondité et de pratiques patientes lui serait fournie comme substrat à sa vision du monde ; et toute son activité serait définitivement lestée par « un intérêt passionné pour les méthodes expérimentales de l’agriculture et de l’élevage » (2). En 1919, à dix-sept ans, Carl Rogers est arraché à son enracinement familial et rural : il commence sa formation universitaire par des études agronomiques, à l’université du Wisconsin. Remué par l’ambiance universitaire, en précurseur des oscillations estudiantines d’aujourd’hui, Rogers se détermine en 1920 à changer une première fois d’orientation : souhaitant devenir pasteur, il abandonne l’agronomie pour des études historiques qui lui semblaient devoir être « une meilleure préparation » (3). Ce premier éloignement des attaches familiales sera accentué par un événement fondateur qui, en 1922, projettera son « galet » sur d’indéfinissables étendues: il est, en effet, choisi, à sa grande émotion, avec une dizaine d’étudiants américains, pour participer en Chine à un congrès mondial d’étudiants protestants (quatre ans seulement après la fin de la Première Guerre mondiale). C’était une brusque immersion dans le monde international encore agité par des ressentiments inapaisés, mais surtout ce fut la chance d’un contact prolongé avec un monde chinois et oriental si éloigné de son environnement habituel. Cette épreuve, non point anecdotique mais étendue sur près de six mois, allait tremper sa personnalité déjà dense et lui donnerait une ouverture et une qualité de subtilité qu’il ne cesserait de développer.

(2) Mariam Kinget et Carl Rogers, Psychothérapie et relations humaines, Louvain. Éd. Universitaires, 1962, Tome I, p. 148.
(3) Carl Rogers, Le Développement de la personne, Paris, Dunod, 1966, p. 6.

PREMIÈRES EXPÉRIENCES FORMATRICES

À son retour, Rogers termine cependant ses études historiques. Licencié (Bachelor of Arts) en juin 1924, il épouse aussitôt Helen Eliott, l’amie de sa petite enfance qu’il avait retrouvée à l’Université. Il choisit avec elle de poursuivre ses études à New York, dans le séminaire le plus libéral (Union Theological Seminary). Dans ce séminaire, il trouve une première expérience de la formation à la relation clinique d’entretien. Il y bénéficie de l’entreprise singulière , elle aussi fondatrice d’« une séances d’études… dont le programme serait composé de nos seules questions » (4), avec l’assistance d’un instructeur non intervenant sauf en cas de « demande expresse » de la part des étudiants. Cette première expérience « non directive » allait entraîner un troisième changement d’orientation.
Rogers quitte, en effet, en 1926, le séminaire et la voie pastorale pour entreprendre une formation simultanée à la thérapie et à la pédagogie dans le Teacher’s College (École normale) de l’université de Columbia. De nouvelles ouvertures culturelles, de nouveaux rebondissements idéologiques allaient le frapper. Carl Rogers peut approfondir et situer sa propre expérience du « galet » de la confiance sur soi par tes conceptions d’une éducation « démocratique », centrée sur les capacités d’un individu s’auto-dirigeant (self-directing) qui « peut apprendre à gagner » (5) et qui est invité au ré-examen (rethinking) des traditions et des enseignements reçus.
Complémentairement, Car développe au Teacher’s College sa formation en psychologie clinique grâce à l’enseignement « pénétré de bons sens et de chaleur humaine » d’une femme, Leta Hollingworth. Préparant enfin un doctorat, il a pu éprouver alors « l’incompatibilité radicale qui existait entre l’esprit hautement spéculatif qui régnait à l’Institut et les conceptions rigoureusement expérimentales et statistiques qui existaient à Columbia, autrement dit, entre la pensée de Freud et celle de Thorndike » (7). Il reconnaîtra plus tard que la nécessité de résoudre, à l’intérieur de lui-même, ce conflit fut, en fait, « une expérience précieuse » (8).

(4) Carl Rogers, Autobiographie, Paris, Épi, 1972, p. 32.
(5) Carl Rogers, Liberté pour apprendre ?, Paris. Dunod, 1971.
(7)Carl Rogers, Psychothérapie et relations humaines, op. cit. I, p. 149.
(8) Carl Rogers, Le Développement de la personne, op. cit. p. 9.

PREMIERS EMPLOIS

Fin 1928, Carl Rogers trouve un emploi professionnel, à Rochester, dans un « Child Study Department » dont il devient le directeur en 1930. Il le restera jusqu’en 1936, date à laquelle il obtint la direction du Centre de guidance infantile de Rochester. Durant cette période féconde, Carl soutient sa thèse de doctorat (Ph.D), en 1931, et la publie la même année sous le titre  » Measuring personality adjustement in children » (Columbia University). Le besoin de vérifier les incidences d’une thérapie ainsi que d’élaborer des instruments de mesure expérimentalistes ne l’empêche pas d’étudier plus à fond la spécificité de la relation qu’il établit avec des enfants en difficulté. Influencé par la rencontre d’Otto Rank et sa pratique chaleureuse, il fait d’autre part la découverte de la « Gestalt psychology » ainsi que des travaux de Goldstein sur « la structure de l’organisme ». Il s’attache alors à pénétrer la phénoménologie de la relation thérapeutique, et il a l’idée de produire en 1938 les premiers enregistrements, au magnétophone, d’entretiens cliniques, en vue d’en faire, à loisir et objectivement, une analyse rigoureuse du contenu. Il publie enfin, en 1939, son second ouvrage « Clinical Treatment Of Problem Child » (le traitement clinique de l’enfant-problème) qui fait, immédiatement, sensation et provoque une nouvelle orientation. Le succès de l’ouvrage vaut en effet à Carl Rogers de dépasser quelques premiers essais d’enregistrement, et d’être projeté à trente-huit ans dans la chaire de psychologie à l’Université d’État d’Ohio.

LA CARRIÈRE UNIVERSITAIRE

L’étendue des activités et des influences de Rogers va dès lors s’élargir considérablement (le « galet » va provoquer des cercles concentriques de plus en plus larges !). Pendant vingt-trois ans, à partir de janvier 1940, Rogers enseignera la psychologie et la thérapie, et dirigera d’imposantes recherches, dans les universités américaines. Il obtint, à sa demande, une double chaire dans la faculté de psychologie mais aussi dans celle de médecine en psychiatrie. Sa renommée grandissante lui vaut aussitôt de vives contradictions et soulève des controverses sans fin, aux États-Unis et rapidement dans le monde entier, spécialement en France.

LA « NON-DIRECTIVITÉ »

La publication en 1942 de son troisième ouvrage Counseling and psychotherapy, traduit en français sous le titre La Relation d’aide et la Psychothérapie (9), connaît rapidement un grand succès : en moins de quinze ans, l’édition américaine approche les cent mille exemplaires. C’est dans cet ouvrage qu’il propose en quelques pages la notion de « non-directivité » en vue de situer l’orientation de sa démarche en thérapie et en enseignement. Cette notion connaîtra un retentissement mondial et sera introduite au-delà même des domaines de fa clinique et de la pédagogie, dans les sphères des conduites de groupe, des relations familiales et sociales ainsi que dans celle du management avec des interprétations rapides et souvent abusives. Conscient des méprises sur le sens de cette notion, Rogers est vite amené à ne plus l’utiliser à partir de 1945 et a pu s’étonner d’en constater ailleurs la longévité, notamment dans les milieux français (10).

(9) Paris, E.S.F., 1970.
(10) Cf. Le Journal des psychologues, déc. janvier 1985, n° 23, entretien avec Carl Rogers, p. 10.

UNE « APPROCHE » PERSONNELLE ET PERSONNALITÉ

Au cours de sa carrière universitaire, Rogers est amené à se distancier clairement des pratiques et des théories aussi bien behavioristes et technicistes qu’herméneutiques ou dogmatiques. Son « approche » (on lui doit sans doute ce terme prudent) se définit comme « centrée sur le client » (par ce dernier mot, il refuse de minimiser l’autonomie à un individu même en difficulté et qui ne saurait être réduit à l’état de « patient » ou de « malade » trop souvent traité en objet) ou « centré sur l’étudiant », puis, plus clairement encore, « centré sur la personne ». Un vaste programme de recherches expérimentales tend à désigner et à mesurer les effets comparés de formes diverses de psychothérapie non seulement sur des jeunes en difficulté mais de plus en plus généralement sur des personnalités de tous les âges et de toutes les conditions, marquées ou non par des perturbations légères ou très graves.

DES RECHERCHES MONUMENTALES

Après le succès en 1951 de son maître ouvrage Cllent-centered therapy (non traduit en français), il publiera deux ouvrages monumentaux rapportant ses recherches (eux aussi non traduits en français) : Psychotherapy And Personal Changes (avec Rosalind F. Dymon) en 1954 à Chicago et The Therapeutic Relationship And Its Impact : A Study Of Psvchotherapy And Personal Change (avec E.T. Gendlin, D.J. Kiesler, C.B. Truax, R. Coulson) en 1967 à l’université du Wisconsin. Ces ouvrages comportent de nombreuses et subtiles solutions, propres à introduire des possibilités de mesures et de traitements statistiques rigoureux dans les attitudes et les interventions des thérapeutes aussi bien que dans les stades marquant les évolutions successives des personnes en traitement.

NOTORIÉTÉ ET CONTROVERSES

Communications et œuvres se multiplient : avec la notoriété, les honneurs affluent. De 1946 à 1947, Cari Rogers est nommé président de l’importante Association de psychologie américaine (American Psychological Association) puis, de 1956 à 1958, président de l’Académie américaine de psychothérapeutes (American Academy Of Psychotherapists). Il sera deux fois de suite célébré comme « l’humaniste de l’année », par l’Association humaniste américaine. Son ouvrage magistral dans lequel il tente de formaliser en maximes communicables les découvertes tirées de son expérience, paru en 1961, On becoming a person aura une diffusion considérable, même en France sous le titre Le développement de la personne en 1966 ; à cette date, Rogers effectue en France un séjour retentissant, marqué par un séminaire de cent vingt personnes à Dourdan et par un colloque de trois jours à Paris réunissant quatre cents participants, organisés à l’époque par Max Pagès et quelques membres de l’ARIP (11). Son passage souleva de vives attentes, et engendra des controverses très dures, à la veille des événements de 1968 qui devaient voir en France apparaître sur le devant de la scène la pensée psychanalytique et les avancées institutionnalistes. Sa simplicité clinique et sa rigueur expérimentaliste choquèrent des esprits français soucieux de théories complexes et avides d’explications politiques : d’autant plus qu’on ignorait les engagements personnels de Rogers (contre la guerre du Vietnam, notamment) et son Intérêt accru pour dépasser la psychologie individuelle ou même duelle (12).

(11) Association pour la recherche et l’intervention psychosociologique, 6 bis rue Bachaumont, 75002 Paris
(12) Cf. mes recensions de ce séjour dans Les Contradictions de la culture et de la pédagogie, Paris. Epi, 1969, et dans Pensée et Vérité de Carl Rogers, Toulouse, Privat, 1974.

LE CENTRE D’ÉTUDES SUR LA PERSONNE

À la fin de l’année 1963, Rogers avait décidé de se libérer des contraintes mandarinales qui lui paraissaient harassantes et stériles. Il quitte le monde universitaire et rejoint au début de 1964 un groupe de chercheurs au Western Behavioral Science Institut, installé en Californie à La Jolla, aux portes de San Diego et au-delà du Mexique. Il fonde enfin, en 1967, avec une cinquantaine d’amis, un Center for Studies of the Person, un centre modeste pour des études sur la personne, où il n’est que fellow, camarade parmi des camarades, et qu’il décrit comme « une organisation (ou une non-organisation comme c’est peut-être le cas) en continuel changement » (13). Ce centre va propulser le « galet » initiateur dans de multiples sphères d’activité, d’abord aux États-Unis, puis dans le monde entier. I! n’est plus question seulement de thérapie mais de toute relation, de toute organisation de rapports ou de communications et de savoirs entre des individus, et par suite de toute espèce d’organisations et d’institutions comme de toute situation interpersonnelle et interculturelle.
Aux nombreuses publications explicitant l’étendue des domaines touchés, il faut ajouter plus de deux cents rubriques d’articles, de rapports, de communications, d’études approfondies, souvent traduits dans différentes langues (notamment dans une édition japonaise de l’œuvre complète).

(13) Document cité dans Pensée et Vérité de Carl Rogers, p. 129.

DES CONCEPTS SYNTHÉTIQUES ET SUBTILS

Multiplication des thèmes et des applications, multiplicité des traductions : il a été patent que, dès ses premiers travaux, Carl Rogers recherchait des concepts, des procédures et des modes de théorisation qui aient la plus grande potentialité de transfert aux domaines les plus divers. Partant des positions de Dewey et d’une « logique » de continuité-interaction », il se souciait de ne pas être entravé par un appareil théorique trop lourd et travaillait par suite dans les termes d’une « économie de formalisation », comme j’ai essayé de le décrire, ce qui le conduisait en conséquence à une « pluralité harmonique » de pratiques (14). La simplicité d’une référence à ces trois concepts-repères ne doit pas masquer leur interaction dialectique et leur subtilité : Rogers a été un « psychologue paysan », calé sur son bon sens mais sensible et fin, échappant aux catégorisations linéaires et réductrices.

(14) Cf. Pensée et Vérité de Carl Rogers, op. cit. chapitre XII.

LES PARADOXES ROGÉRIENS

La richesse de sa démarche est, en fait, jalonnée par de nombreux paradoxes : on le volt soutenir un développement de la subjectivité en lui et en autrui en même temps qu’effectuer inlassablement des repérages et contrôles expérimentaux ; il se fonde sur l’explicitation d’attitudes personnalisantes, et pourtant se soucie de la mise au point d’instruments et de méthodes concrètes de nature à examiner et traduire ces attitudes ; il se place en accueil direct de « l’ici et maintenant », et néanmoins, admet l’hypothèse d’évolutions possibles par la constatation de cet accueil ; il vit l’expérience d’une relation profondément intuitive avec autrui, et cependant intervient méthodiquement selon des comportements de réverbération ou réexpression des sentiments ou idées émergeant en cet autrui ; il accueille radicalement les interlocuteurs mais il formule et vit ses propres valeurs ; il ne cesse de théoriser mais il rejette les radicalisations ; il est d’un abord prudent pour ne pas empiéter sur les personnes, et il est pourtant chaleureux ; il se protège et soutient sa solitude comme celle des autres, et, toutefois, il amplifie communications et solidarités (15).
Il a pu condenser l’étendue de ses paradoxes, en évoquant, pour l’ensemble de ses démarches, l’expression de « révolution tranquille ».

(15) Sur l’analyse des paradoxes rogériens, cf. également l’ouvrage classique de Max Pagès, L’Orientation non directive, Paris, Dunod, 1965.

L’APPROCHE DES INSTITUTIONS

C’est dans la conscience des conséquences « politiques » de son Approche centrée sur la personne qu’il s’est engagé toujours davantage dans le dernier quart de son existence. Il s’est attaché à faire évoluer de l’intérieur les institutions (notamment les institutions médicale, conjugale, scientifique, éducative, étatique).

LA SCÈNE MONDIALE

II s’est, en effet, engagé de plus en plus fermement, toujours plus loin de son épicentre, dans des workshops, des ateliers, pour la paix : en Afrique du Sud, en Irlande du Nord, en Europe de l’Est et de l’Ouest, en Amérique centrale mais aussi en Australie, au Brésil, en Espagne, en France, en Hollande, en ltalie,en Pologne, en R.F.A. et en Suisse. Il a effectué récemment d’étonnantes tournées : en Afrique du Sud, pour faciliter de multiples rencontres interraciales, et où il se proposait de revenir cette année ; à Budapest, avec trois cents psychologues, psychiatres et éducateurs des pays de l’Est en juillet 86; à Moscou enfin, en octobre 1986. L’ancien président Carter reconnaissait en lui un « faiseur de paix universellement connu et hautement respecté ». La Fondation pour la paix qu’il a créée sera maintenue sous l’impulsion de ses deux enfants, David et Natalie, l’un médecin, l’autre psychologue.

IMPORTANCE DE SON APPORT

Une crise cardiaque est venue interrompre la destinée courageuse et rayonnante de Carl Rogers. !l n’avait cessé de lutter contre tous les dogmatismes, toutes les rigidités théoriques et pratiques. On lui doit la mise au point de formes nouvelles de thérapie « douce » telles que le counseling (le conseil), mondialement pratiqué, les groupes de rencontre et les grands séminaires ou workshops de communication intellectuelle. On lui est redevable de conceptions plus confiantes en éducation et en pédagogie. II a ouvert la voie à des modalités fines d’évaluation et à des processus de formation favorisant l’autonomie et la progression personnelle. Sa voie « non-directive » a orienté les pratiques et l’entraînement des enquêteurs (en recherche comme en marketing). Plus généralement, il ne cessera de nous interpeller à propos de nos lourdeurs dans les relations humaines ou dans les sciences sociales comme dans les rapports politiques.

OUVERTURE ET OPTIMISME LUCIDE

Il avait longtemps refusé que son « Approche » soit enfermée dans une « orthodoxie », dans quelque « école » que ce soit, attristé qu’il était par le spectacle des rigidités et des conflits inutiles qu’il observait dans de nombreux groupes pourtant voués à l’action thérapeutique ou éducative. Il avait accepté récemment des formations relevant de son message parce qu’à son avis, en raison de sa considérable extension, « personne ne pourra plus en faire une orthodoxie » (16).
À un très grand nombre de personnes, directement ou indirectement, Carl Rogers a apporté réconfort, confiance en soi et en autrui, patience tenace et encouragement à l’ingéniosité créatrice, aussi bien par des indications subtiles que par des formes spécifiques et originales de communication et de recherche. Il a convoqué chacun de nous à l’approche de sa personnalité propre, irremplaçable. Il apporté en psychologie et en recherche un souffle plein de santé. Il a saisi l’enjeu de notre siècle finissant : loin des sirènes chantant la tristesse et le découragement. il nous faut œuvrer, en nous et dans les autres, au développement de la confiance et de l’espoir. Au-delà de toute « Odyssée », il y a toujours Ithaque et la paix de Pénélope.

(16) Cf. l’interview parue dans Le Journal des Psychologues, n° 23, p. 12. (voir également les deux articles consacrés à la disparition de Carl Rogers: « Carl Rogers : un élan révolutionnaire ». Max Pagès ; « Quel est l’avenir de l’Approche centrée sur la personne ? », Helga Hennemann – Le Journal des Psychologues, n° 46, avril 1987, p. 8-9.