La psychothérapie centrée sur la personne


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Bérénice Dartevelle

Interview réalisée par Georges Didier pour le journal Réel (n°85)
Bérénice Dartevelle  a été formée par les plus proches collaborateurs de Carl Rogers, qu’elle a personnellement connus. Psychothérapeute, formatrice, superviseur, elle a été présidente-fondatrice de l’AFP-ACP. Elle est l’auteur d’un « petit livre rouge » de la collection Essentialis : « La psychothérapie centrée sur la personne » et du chapitre sur Rogers de « À quel psy se vouer ? », Éd. du Seuil.
Elle est décédée le 19 mars 2007.

 

 

 

 
Réel : Quelle est la spécificité de la psychothérapie centrée sur la personne ?

Bérénice Dartevelle : Carl Rogers, contestant les pratiques cliniques coercitives de son époque, initie et valide une approche thérapeutique reposant sur les forces subtiles du processus vital, et une nouvelle conception de « la personne ». C’est une thérapie fondée sur la vie, qu’il s’agisse de sa philosophie, son modèle de la personnalité, de la relation et de l’accompagnement thérapeutique, de sa finalité : « une vie pleine ».

Réel : Quel avantage y a-t-il à entamer une psychothérapie centrée sur la personne ?

Bérénice Dartevelle : Il y a d’abord une relation vivante, avec un thérapeute « vivant », et non avec un psy distant qui saisit l’information comme on saisit des données. Cette relation sera dans le respect total de la personne et de ses choix d’existence, plus centrée sur le client lui-même, dans sa force de vie et ce qui la freine, que sur l’analyse systématique de ses éventuelles pathologies empruntées à une science de la psychologie.

Réel : Dans votre livre, pourquoi dites-vous que l’expérience est l’autorité suprême ?

Bérénice Dartevelle : Je cite là Rogers, qui a fondé sa méthode et sa philosophie à partir de son expérience de thérapeute et non à travers des dogmes, psychanalytiques ou religieux. C’est aussi une base de la thérapie, qui est « expérientielle », je m’en expliquerai plus loin.

Réel : Qu’est la tendance actualisante ?

Bérénice Dartevelle : C’est la tendance innée de l’individu à se maintenir en vie, se déployer, et fleurir jusqu’au bout de ses pétales, à « actualiser » des potentialités dont il peut n’être pas encore conscient. C’est une énergie. Elle fait partie intégrante de l’organisme. Ce n’est pas que celui-ci AIT une tendance actualisante ; il EST un processus actualisant. Elle suit un processus directionnel qui est propre à chaque individu, car l’organisme suit des fins qui lui sont propres, Elle est unitaire, mais s’exprime à travers une vaste gamme de formes, en fonction du processus directionnel de chacun, de son histoire. Elle pulse tout ce qui fait qu’un être est « vivant » et non « en survie ». (Il dit alors « Je ne vis pas, je fonctionne ».)

Réel : Qu’est la tendance formative ?

Bérénice Dartevelle : La tendance actualisante, propre à la vie organique, est partie d’une tendance plus vaste, la tendance formative, en œuvre dans l’univers. Tous les constituants de l’univers sont également formatifs : minéraux, galaxies, étoiles, planètes, cristaux, coraux… Comme l’individu, l’univers est toujours dans un processus de création autant que dans un processus de détérioration. Ainsi, l’individu participe d’un tout, interconnecté, qui est l’univers. Ils sont en création et en interaction permanente. Mais l’individu détient la conscience. Rogers a élaboré ces concepts de tendance actualisante et tendance formative en 1979, suite à une longue exploration des dernières avancées de la science. Je ne peux les restituer ici, mais il s’est comporté en scientifique pour souligner le primat de la vie sur la mort, et la vérification de la tendance actualisante.

Réel : Alors, qu’est l’expérience, « l’expérience immédiate » ?

Bérénice Dartevelle : C’est « le fait d’éprouver, sans qu’aucun cadre médiat ne s’interpose (temporel, intellectuel, normatif) les données immédiates de son expérience ». C’est une saisie globale faite par l’organisme dans son entier. Qu’est l’organisme ? Il est « unitaire et mobile ». Il ne se définit pas en termes de structures, comme pour Freud. C’est un ensemble motivationnel unifié, une globalité psychophysique. C’est l’organisme dans son entier, qui est une « unité de mouvement », le lieu ultime de la causalité psychologique, le siège de la tendance actualisante, le lieu de « l’expérience », c’est-à-dire la vie rendue à elle-même. Le Moi n’en est que la composante psychologique. Il peut la servir, s’il est en accord avec les impulsions vitales de celle-ci, ou la freiner, s’il est figé et rigidifié (c’est le mal-être). Or le Moi a souvent été élaboré à partir de principes directeurs qui ne sont pas issus de l’expérience de l’individu, ou encore d’expériences traumatiques qui se sont figées, coupant l’accès à toute ouverture nouvelle à l’expérience. D’où un accompagnement thérapeutique souple et subtil, suivant au pas à pas le flux sous-jacent de mouvement, le fil vibrant du devenir, jusqu’à ce qu’émergent de nouvelles données, issues cette fois de « l’expérience », donc vivantes. Le processus se fait à travers des « moments de mouvement », où des émotions refusées émergent, et les constructions figées se défigent.

Réel : Si on privilégie l’émotion, où est le cadre ?

Bérénice Dartevelle : L’émotion n’est pas un gouffre où l’on se noie, c’est une restauration du mouvement. Elle est toujours conscientisée. Le thérapeute connaît le sens de ce qui arrive, et il a une formation expérientielle assez solide pour le gérer. Le cadre, c’est l’aspect éthique de la méthode, et le fait qu’il s’agit d’une relation thérapeutique structurée.

Réel : N’êtes-vous pas un peu des naïfs lorsque vous dites que la base la plus profonde de la nature humaine est positive et socialisée ?

Bérénice Dartevelle : Le mot positivité est mal choisi, et pas assez commenté.

Réel : Quelle est votre conviction personnelle ?

Bérénice Dartevelle : La personnalité est toujours dans la dualité : amour et haine, construction et destruction. Ce qui est détruit, c’est ce qui est destructible, c’est-à-dire les formes. La vie continue. Elle est une, elle intègre positivité et négativité, qui ne sont que des notions. Mais en 1961, Rogers n’avait pas encore abordé la notion philosophique de vie. Ce qui est « positif », c’est l’appel à la « vie » qui habite la « nature humaine ».

Réel : Est-ce une approche spirituelle ?

Bérénice Dartevelle : Non. C’est une thérapie purement existentielle, mais qui laisse l’espace libre au champ de l’être et de l’âme. La vie, base de la théorie, est de l’ordre de l’essence, qui est le subtil des choses, mais qui n’est en rien séparée de la matière, c’est ce qui vibre dans la matière. Il y a pour moi quelque chose de commun entre ce que j’appelle le « pulsif de vie » rogérien et le Soi jungien. Jung a d’ailleurs écrit un livre, « L’Âme et la Vie ».

Réel : Que pensez-vous de l’inconscient freudien ?

Bérénice Dartevelle : Rogers s’élève contre les théories de Freud selon lesquelles l’essence de l’être serait « l’obscur Ça », source de toutes les noirceurs, le meurtre, l’inceste… Évidemment, la théorie rogérienne est fondée sur la notion de vie, alors que Freud analyse les mécanismes de la mort psychique. C’est utile aussi, en tant que savoir. Toutes les théories du psychisme sont bonnes, mais elles sont multiples, donc parcellaires, alors que l’on en fait des vérités universelles. C’est terrible d’enfermer l’expérience intérieure d’une personne, riche, complexe, mouvante, profonde, dans une théorie parcellaire. La thérapie centrée sur la personne n’enferme pas dans une théorie figée. On s’y ouvre à la vie. Et celle-ci traverse toutes les théories psychiques. La thérapie centrée sur la personne est donc transdisciplinaire.

Réel : Vous avez plusieurs fois évoqué le « flux sous-jacent de mouvement »…

Bérénice Dartevelle : C’est moi qui ai particulièrement focalisé sur cette notion, parce qu’il me paraît être l’équivalent de l’inconscient freudien. Mais ô combien différent. Il fait intégralement partie de l’organisme, qui est mouvement. Il y a là l’idée d’énergies latentes, de mouvance, de devenir, de subconscient. Il est le siège, dit Rogers, de toutes les ressources vitales et créatives d’un être, création intérieure, et créations extérieures. Y sont présents aussi les appels profonds qui guident les grandes orientations de l’existence. Le rôle du thérapeute sera d’en favoriser l’émergence.