Ma pratique de l’ACP


Laurent Schachmann, psychothérapeute ACP

Interview réalisée vers mars 2006 par Laurent Mensah

Avertissement
Ce texte ne constitue aucunement la synthèse de ma pensée ; il est un simple témoignage de ce que je pensais et ressentais, un certain jour du printemps 2006, alors que j’étais en présence d’une personne qui me posait des questions.
L’absence totale, dans cette interview, des mots « empathie » ou « congruence » est, à cet égard, assez significative …

Première question que je vous poserai, de par la pratique qui est la vôtre, que pouvez-vous me dire de l’Approche centrée sur la personne ?

Mon expérience est double ; je ne veux même pas la séparer chronologiquement. Il y a mon expérience de bénéficiaire de l’ACP et mon expérience de thérapeute. Le hasard de la vie a fait que j’ai expérimenté d’être écouté par des personnes qui pratiquaient l’Approche ; j’ai simplement expérimenté de voir se poser sur moi ce que Rogers appelle « le regard positif inconditionnel ». J’ai expérimenté de recevoir de la confiance. Et ce, à un moment où ce n’était pas évident que j’aurais cette chance. Et j’en ai retiré des bénéfices extraordinaires. Avec les années et l’avancement de mon travail personnel, de bénéficiaire, je suis passé de l’autre côté, c’est-à-dire du côté du thérapeute : j’ai suivi la formation et maintenant je reçois des clients en individuel, je reçois des familles, j’organise des groupes, des ateliers…Cela ne m’empêche pas de continuer à travailler sur moi: j’organise des groupes mais je participe aussi à des groupes. Ainsi, je m’enrichis et je participe à l’enrichissement d’autres personnes ; ma vie en est toute différente. Voilà mon expérience personnelle.

Oui, ce qui m’intéresse c’est bien justement votre expérience à vous, enfin, de la pratique que vous en avez.

Alors, en tant que thérapeute.

Voilà.

D’abord je dois vous dire que je suis relativement peu expérimenté. J’ai reçu mon premier client au début de l’année 2004.
Que puis-je dire de mon travail ? Je peux dire comment je me sens dans mon travail. C’est un travail extrêmement prenant, dans lequel j’essaie d’engager ma personne au maximum. C’est un travail fatigant et c’est une fatigue que j’aime. C’est un travail de fond dans lequel je me sens impliqué en totalité. Il m’arrive parfois, pendant quelques minutes, de ne pas être impliqué en totalité. J’essaie d’en être conscient et de revenir à cette implication totale.

Et quand vous dites : « engager ma personne au maximum » ou « m’impliquer en totalité », vous entendez quoi alors ?

Tenter d’être, en tant que personne, en communication avec mon interlocuteur, sans me préoccuper de mon image de thérapeute. Comme je le fais maintenant avec vous. M’autoriser à rester en silence, m’autoriser à hésiter, m’autoriser à douter. Tout cela fait partie de moi et je peux l’offrir. Finalement, m’impliquer totalement, ce n’est rien d’autre qu’être totalement avec moi-même et totalement avec mon interlocuteur.
C’est ce que je peux offrir de mieux à mon client comme à vous, mon interviewer. Ce que je peux offrir de mieux, c’est mon humanité, l’entièreté de ma personne, une personne libérée de tout jugement, à commencer par le mien.

C’est ça donc, c’est à la fois tout ce que vous êtes et tel que vous êtes au moment de l’échange

Absolument. Sans avoir peur de ce qui peut m’arriver.

Est-ce que vous pouvez me parler d’expériences importantes, que vous avez vécues comme importantes justement, dans cette pratique de l’ACP.

Un peu comme on demande à un acteur une anecdote ou un truc un peu marquant ?

Voilà ! Pas forcément une anecdote, après chacun voit ce qu’il peut y mettre, mais en tout cas quelque chose qui va marquer, un événement, un élément ou quelque chose qui émerge.

J’ai eu une expérience vraiment marquante. Alors même que je m’apprête à vous la raconter, je sens l’émotion qui revient et c’est agréable pour moi de la ressentir..
C’était la première fois qu’un client m’a dit « C’est bon, j’ai fini, j’ai fait le travail que je devais faire » avant d’ajouter: « Maintenant, je sens que je suis devenu adulte ». Il m’a remercié et je l’ai vu partir vers sa vie. Cela a été très émouvant pour moi. Évidemment, il y avait dans mon émotion une partie liée à la gratification reçue, mais il y avait une autre partie qui était que je mesurais, au moment où je n’allais plus revoir cette personne, combien elle aussi avait été enrichissante pour moi et j’ai été heureux d’être capable de le lui dire.
En me remerciant et en mettant fin à son travail avec moi, cette personne m’a donné une récompense formidable, une expérience que, dans les quarante-cinq années précédentes de ma vie, que je n’avais peut-être jamais connue. Et qui me donne une énergie formidable pour continuer. Oui, je suis encore très très ému en en parlant. Le deuxième client qui a terminé son travail a engendré une émotion un peu moins forte, peut-être parce que c’était la deuxième fois. Quoi qu’il en soit, oui, ce sont des moments vraiment formidables.

Vous avez dit : « c’était une expérience vraiment enrichissante pour moi ». Est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus sur…

Ce retour d’une personne qui dit avoir terminé son travail, c’est une formidable fondation, c’est un formidable appui pour pouvoir continuer à travailler, pour pouvoir accueillir d’autres clients. Certes, ça n’enlève pas tous les doutes… D’ailleurs, ces doutes doivent continuer à venir, doivent continuer à être accueillis, traités, et en même temps remis à leur place de doutes, à leur simple place de doutes.
Mais bon, ça me construit beaucoup, oui, ça me construit.

C’est un point d’appui pour vous …

Ah oui ! absolument, absolument. Vous savez, cette question est présente en permanence pour le jeune thérapeute que je suis : est-ce que je peux le faire ? est-ce que je suis en droit de le faire ? J’ai la conscience aiguë qu’une personne qui vient passer cinquante minutes à une heure avec moi, une fois par semaine, une fois toutes les deux semaines, s’engage beaucoup, à la fois humainement, affectivement, financièrement également. La personne compte sur moi. Il est important pour moi d’être conscient de ce que je représente pour la personne qui vient me voir, de tout l’investissement que venir me voir représente pour elle. Je vis donc cette formidable contradiction — l’ACP est particulièrement dialectique— ce tiraillement entre le besoin que j’ai de répondre à l’attente de mon client et la tranquillité qui est la mienne car je sais que son attente est son attente et que moi je ne peux offrir que ce que j’ai et tout ce que j’ai ; que je n’ai pas à me soumettre à cette attente, tout en l’accueillant, en y étant infiniment sensible. Voilà, pour moi, c’est ça l’ACP !

Alors, est-ce qu’il y a d’autres expériences importantes ? Là vous avez évoqué des moments où des personnes témoignaient de leur fin de travail, de parcours avec vous. C’était quelque chose, à la fois point d’appui et qui vous encourageait à continuer si j’ai bien entendu.

Si je commence, je peux tout vous raconter ! Tout est bon, tout est excitant, tout est formidable. J’éprouve un plaisir particulier à recevoir un nouveau client par bouche-à-oreille. Non seulement cela témoigne de la confiance du client qui m’envoie son ami, mais en plus le nouveau client est le plus souvent immédiatement en confiance. De toutes ces choses formidables, je pourrais parler pendant des heures. J’ai aussi beaucoup de plaisir dans les ateliers que j’anime, des groupes de rencontre ou d’autres types d’ateliers, dans le travail de groupe en général ; quand les participants me racontent de vive voix ou par courriel ou même par SMS ce qui s’est passé pour eux dans l’atelier, c’est un bonheur incroyable !

Et qu’est-ce qui fait que ça vous paraît important, que ces expériences vous paraissent importantes ?

J’avais l’impression que la réponse à votre question était évidente, mais il est vrai que je ne l’ai pas dit. Je vais donc aller assez loin. C’est bon pour moi de recevoir des témoignages que je suis utile à l’autre. Je ne parle pas de charité, mais du sentiment que je peux aider l’autre à parfaire son propre développement… En gros, il y a deux parties dans ma vie. Pendant les quarante premières années —j’assume et je ne regrette rien parce que c’était ça qui était important pour moi — je me suis appuyé, pour vivre, pour survivre, sur l’action de faire la guerre, de faire du mal. Les hasards des rencontres évoqués plus haut, mon propre travail de développement ont fait que je suis passé petit à petit à autre chose (bien qu’il puisse encore arriver que mon ancien moi ressurgisse). Et maintenant, me sentir vivre et survivre en faisant le contraire de ce que j’ai fait pendant la plus grande partie de ma vie est complètement formidable. C’est-à-dire que je constate, non pas que je m’étais trompé —, je faisais ce qui était bon ou possible pour moi — mais qu’en faisant le contraire, ma vie est bien meilleure. Voilà pourquoi ces expériences sont bonnes pour moi et pourquoi, d’une certaine façon, je suis très fier de moi aussi. Je ne sens pas beaucoup de modestie dans mes propos, mais j’assume de ne pas m’encombrer avec la modestie.

Que diriez-vous de la personne que vous étiez au début de votre pratique de psychothérapeute ?

Ce n’est pas si ancien et pourtant ça me paraît finalement…éloigné.
C’est la question du développement professionnel du psychothérapeute et il est vrai que je manque de recul. Mes collègues qui ont vingt ans d’expérience pourront mieux répondre.
J’ai l’impression d’être maintenant à l’aise, beaucoup plus qu’il y a deux ans… Sans doute dans cinq ans aurai-je une vision bien différente de ce que je suis maintenant.
Je crois que le progrès que j’ai fait — et que je veux continuer à faire — se situe sur un point que j’évoquais au début de notre entretien : l’engagement. Mes progrès dans ma pratique résident dans ma capacité à m’engager de plus en plus.
Cela me conduit à m’interroger : y a-t-il des caps, des sauts qualitatifs dans le progrès ?…Je ne sais pas encore. Je sais que, globalement, entre ma première séance et puis maintenant, le domaine dans lequel j’évolue, c’est ma capacité à m’engager, mais je ne sais pas les découvertes que je vais faire dans les prochaines années. Une partie de ces découvertes seront purement personnelles alors qu’une autre partie de ces découvertes ont depuis longtemps été rapportées par d’autres, dans leurs livres. Mais ce seront quand même des découvertes car je transformerai une simple compréhension intellectuelle en quelque chose qui aura un vrai sens pour moi.

Donc là effectivement vous avez évoqué un regard peut-être sur la personne professionnelle

Oui.

Sur la dimension professionnelle. Sur la dimension personnelle ? Alors la question ce serait : « que diriez-vous de, de la personne que vous étiez… »

Dans ma vie privée ? je sais pas si je comprends bien la question.

Alors effectivement il peut y avoir deux versants. Il y a la personne du psychothérapeute dans son rôle de psychothérapeute et il y a la personne qui est psychothérapeute. Et là, effectivement, mon interrogation est au sujet de cette personne. Donc vous en avez peut-être un peu parlé quand vous évoquiez…

Une de mes préoccupations c’est l’unité de ma personne entre le thérapeute en séance et l’homme dans sa vie privée. Là encore, je suis face à quelques contradictions. Dans ma vie privée, je ne suis pas aussi acceptant, je n’offre pas autant aux personnes de mon entourage que ce que j’offre à mes clients. D’une certaine façon je le regrette, j’aimerais être aussi formidable, aussi positif pour le développement de l’autre dans ma vie privée que ce que j’offre à mes clients. En même temps, je m’accorde le droit de n’être pas le thérapeute de ma femme, de mon fils, ni de mes amis. Non seulement ils ne me paient pas pour ça, mais, comme nous partageons des parties de vie ou même la vie, je peux accepter de moi-même d’être parfois peu ou pas accueillant, tout simplement parce que je peux être blessé, j’ai mes propres réactions d’être humain. Évidemment, l’accueil est plus facile avec les clients : non seulement ils me paient mais nos vies n’ont aucune interaction. D’ailleurs, c’est pour ça qu’il est souhaitable qu’il y ait peu — idéalement zéro — d’interactions : cela me permet d’accueillir complètement mon client ; avec mon entourage c’est différent, nos vies interagissent. Et donc je m’accorde de ne pas être leur psy et de ne pas être aussi accueillant que ça. Et en même temps j’aimerais bien. C’est une contradiction assez insoluble.

Qu’est-ce qui, selon vous, caractériserait les personnes qui utilisent l’ACP ?

Ce sont des personnes très différentes les unes des autres. Et dans ces différences, il y en a d’ailleurs qui sont plus différentes que d’autres. Et je me situe moi-même parmi ceux qui sont un peu différents des autres, peut-être à cause de mon historique, psychologique comme professionnel. J’ai passé vingt ans de ma vie à faire ce qu’on appelle du business, du commerce, ça me donne une vue sur le monde quelque peu différente de celle de beaucoup d’autres, par ailleurs mon type de communication est aussi assez différent.
Les pratiquants de l’ACP possèdent en commun — mon point de vue doit être vérifié auprès de mes collègues — qu’ils ont fait l’expérience et qu’ils continuent à faire l’expérience pour elles-mêmes de ce que cette approche possède d’enrichissant. Je crois que c’est ça qui nous caractérise : ce partage d’expériences enrichissantes, voire dans mon cas fondatrices…

… fondatrices dans ?

… dans le sens des fondations : ce sur quoi on s’appuie pour se développer. J’aime organiser comme participer à des groupes de rencontre rogeriens. Dans ces groupes il peut y avoir aussi bien des non thérapeutes, des gens qui aiment bien l’Approche, que des thérapeutes aguerris ; nous sommes là ensemble, en tant qu’êtres humains qui ont toujours envie de se développer… et nous aimons ça.

Et quand vous dites des personnes qui ont envie de se développer, c’est quoi pour vous ?

Pour moi, me développer, c’est être le plus en accord possible, plutôt en non-révolte, avec le fait que le monde est en désaccord avec moi ou que je suis en désaccord avec le monde. Le monde, le cosmos, les choses, les autres ne sont pas comme je voudrais. Et que ça va.

Ça serait donc accepter ce qui est ?

Pas nécessairement d’une façon passive.
Il ne s’agit pas d’une philosophie du renoncement. Sans doute, l’ACP n’est-elle pas une philosophie du militantisme, comme celui que j’ai pratiqué quand j’étais jeune, à vouloir convaincre l’autre que j’avais raison.
Mais entre le militantisme et l’acceptation passive, il y a d’autres formes.
Je peux agir sur le monde et en même temps mon action peut éventuellement n’être pas couronnée de succès. Moi-même, en fonction du feed-back, peut-être puis-je être assez ouvert pour changer d’avis, pour m’enrichir de ce qui n’était pas mon objectif premier.
Donc c’est une espèce d’échange permanent, d’osmose, osmose presque au sens physique, entre moi et le monde : c’est-à-dire qu’entre moi et le monde, il existe une paroi et cette paroi n’est rien d’autre que mon enveloppe corporelle. Me développer, c’est rendre cette paroi aussi perméable que possible, être capable de m’enrichir de ce qu’il y a dehors et être capable de donner ce qu’il y a dedans, tout en fluidité et souplesse.

Avec le moyen de l’ACP, donc de l’Approche centrée sur la personne ?

Oui, oui je parle bien de l’ACP, En cela, je ne rejette aucunement d’autres formes de communication. Voilà ce que je connais, voilà ce qui me va bien. D’autres personnes qui ne connaissent pas l’ACP pourraient peut-être employer le même type de mots pour désigner autre chose. Mais pour moi c’est en lien avec l’ACP.

Quelles sont les valeurs qui sont les vôtres aujourd’hui ? »

En tant que thérapeute toujours ?

Oui mais en tant que personne aussi.

Pour moi, il y a le thérapeute et l’être humain ; j’ai du travail à faire pour unifier ça, non pas pour que les deux se fondent, mais pour fluidifier les échanges entre ces deux parties de ma personne.
J’ai envie de répondre par un terme très large et par conséquent très imprécis. J’aime bien cette imprécision parce qu’elle est source de travail. Je dirais que la valeur fondamentale, c’est l’humanité. Je suis conscient que ça peut vouloir dire beaucoup de choses et cela me convient

Sans vouloir ou pouvoir préciser « l’humanité » ?

Oui, ça me plaît bien de ne rien ajouter à ça.
Je crois l’avoir dit d’une autre façon tout à l’heure : c’est vraiment ça que je peux offrir, oui, c’est vraiment ça que je peux offrir.
Et là, je fais bien le lien : que ce soit à mes clients ou à mon entourage, à ma famille, ce que je peux offrir, c’est mon humanité. Et si j’essaie d’offrir, de me forcer à offrir autre chose que ce que je suis…là, je pense qu’il peut y avoir un danger, pour moi et pour les autres.

À un moment vous avez évoqué, justement quand je vous posais cette question des valeurs, en tant que psychothérapeute ou en tant que personne, vous aviez dit : « Ce sont des aspects que je ne voudrais pas confondre », c’est bien ça ? Donc la personne et le psychothérapeute, pour vous, sont différents ?

Oui, pour approfondir ma réflexion, il m’arrive de déplorer de ne pas offrir à ma famille ou à mon entourage ce que j’offre à mes clients. Mais je peux regarder les choses dans l’autre sens. Imaginons que je me comporte avec ma famille et avec mes amis comme avec mes clients (rires), quelle horreur ! Je ne crois pas qu’ils attendent ça de moi, l’écoute thérapeutique n’est pas la relation privilégiée que j’ai avec eux. Par conséquent, il est quand même extrêmement sain et positif que dans mes relations personnelles je ne sois pas psychothérapeute.
C’est un vrai travail que je viens de faire en établissant cette différence, et je tiens à vous le dire.