Carl Rogers (1902-1987), un humaniste révolutionnaire à la pensée dérangeante mais ô combien actuelle !


Denise Pézennec

Article paru dans « Animation & Education » Mars/Avril 1996, n°131

 

Voilà trente ans, la France s’apprêtait à recevoir, à l’initiative de l’ARIP (Association pour la Recherche et l’Intervention Psychologique), cet étonnant Américain, psychologue, thérapeute, enseignant, universitaire et chercheur : Carl Rogers. En 1966, il est connu chez nous comme le chantre de la « Non-Directivité », appellation par trop générale, raccourci trop schématique pour traduire ce concept complexe d’ « Approche centrée sur la personne » qui est au cœur de la pensée rogérienne.

Les 110 participants du séminaire de Dourdan, les 400 membres du colloque de Paris devaient fortement espérer de de penseur, internationalement apprécié, pour que soient si vives les réactions qu’entraînèrent ses dires et ses comportements. L’enthousiasme le plus vif, les déceptions les plus profondes s’exprimèrent alors pour et à l’encontre de celui-là qui voua son existence à l’étude de la « Relation à autrui ».

 Qui êtes-vous donc, monsieur Rogers ?

« Je suis Carl Rogers. Je suis ici et maintenant, je ne suis pas une autorité, un nom, un livre, une doctrine… Je suis une personne imparfaite qui essaie de trouver la vérité dans le domaine difficile des relations humaines. » C’est ainsi que Carl Rogers se présente à l’auditoire parisien venu le découvrir. Alors qu’on attend de lui l’affirmation d’une théorie, la relation de connaissances scientifiques acquises, des solutions à des problèmes posés, Rogers annonce que, sans se soustraire à la demande, il va la faire vivre selon ses propres convictions. Le choix d’une attitude de disponibilité, de sincérité, de reconnaissance de ses faiblesses et incertitudes est, en fait, la façon « non-directive » d’établir une communication authentique, une présence « sans défense ni armure » afin que l’interlocuteur puisse s’exprimer sans réticence. Ceci est en accord avec la conception de la vie qu’a Rogers, laquelle, « dans ce qu’elle a de meilleur, est un processus d’écoulement, de changement où rien n’est fixe » Le chercheur ne peut donc proposer que des vérités provisoires, valables pour une expérience donnée, difficiles à généraliser dans un absolu plus satisfaisant et beaucoup plus sécurisant.

 La vie de Rogers

Une succession  de changements et de remises en cause.

Ses origines : il naît à Chicago en 1902, quatrième des six enfants d’une « famille unie où régnait une atmosphère religieuse et morale très stricte ». A douze ans, c’est un enfant rêveur; assez solitaire, lecteur assidu, quand son père décide d’exploiter une ferme dans le Wisconsin. Carl se passionne, dès lors, pour le jardinage et l’élevage, acquiert le goût et le respect des disciplines scientifiques : il sera agronome ! Mais au collège où il s’y prépare, il participe à des dis­cussions passionnelles sur la religion. Il change de voie professionnelle et décide de devenir pasteur. « Il intègre ainsi », comme l’écrit André de Peretti, « par à-coups, les données multiples de ses origines et de son éducation ».

 De l’importance des expériences et de la communication 

1922 : Rogers est délégué au congrès mondial de la Fédération des étudiants chrétiens. Il découvre que des hommes « individuellement sympathiques, sincères et honnêtes peuvent accepter des doctrines religieuses différentes » et que lui même ne peut plus souscrire aux opinions de ses parents. En dépit des oppositions familiales, il si marie puis rejoint le collège le plus libéral de l’époque, l’Union Théological Seminary de New York C’est là que, suivi par d’autres étudiants conscients « d’être nourris d’idées toutes faites », il obtient que soit organisé un « séminaire sans professeurs », ayant pour programme leurs propres questions. Première expérience « non-directive » Rogers abandonne la foi et la carrière religieuse. Déjà ses choix se font dans le sens de l’authenticité et de la liberté.

 Une double démarche pédagogique et thérapeutique

1926 : Rogers décide de devenir enseignant ; il s’oriente rapidement vers les jeunes en difficulté, la psychopédagogie, la psychanalyse et fait ses débuts de thérapeute. Il accumule les expériences et fonde sa conception de l’accueil de l’autre. Il prend acte de ses conflits avec certains psychiatres et crée, en 1939, un centre indépendant de psychopédagogie, le Rochester Guidance Center. Un premier ouvrage sur le « traitement clinique de l’enfant-problème » lui vaut une chaire à l’université de l’état d’Ohio.

1940-1963 : au cours de cette longue étape universitaire, Rogers, qui a pris conscience de l’originalité de sa démarche et de l’écart qui existe entre les vues courantes et les siennes, explicite et diffuse son concept, en 1951, sous l’appellation « Client Centered Therapy », puis, il publie, en 1961, « Le Développement de la personne ».

Les récompenses pleuvent ; il devient membre de l’ « American Academy of Art and Science » ; en 1964, il est choisi comme humaniste de l’année, il quitte alors l’université pour se consacrer à la recherche, à la Jolla en Californie, et parcourir le monde pour développer ces relations et communications qui lui sont chères.

Une « vie pleine » que celle de Rogers, à l’instar de ce qu’il veut pour autrui, une vie libérée des dogmes, un développement de toutes les potentialités inscrites en la personne. C’est ce qu’il nomme « The Growth » dont l’enjeu est « la croissance, la maturation, la socialisation de chacun, l’avènement de la personne nouvelle, fer de lance d’une révolution tranquille ».

Lui-même œuvre à cette révolution : il est à Moscou, il travaille au sein des Pays de l’Est, il intervient pour que s’apaisent les violents conflits du Nicaragua. Quand il meurt le 4 février 1987, il est en train de préparer un nouveau voyage en Afrique du Sud.

Les événements mondiaux qu’il ne verra pas — chute du Mur de Berlin, dissolution du totalitarisme en URSS, libération de Mandela et fin de l’Apartheid — montrent que Rogers avait su pressentir le « rôle de l’individu comme acteur de l’histoire » et « le lent dépérissement des institutions », ainsi qu’en témoigne son dernier ouvrage, « On Personal Power » (Un manifeste personnaliste).

 Carl Rogers et la notion d’aide

Bien qu’élaborée par le thérapeute, l’aide psychologique est non médicale. L’« aidant » rencontre un « client », sujet libre, partenaire dans une relation non hiérarchisée ; refus de diagnostic, refus d’interprétation, refus des attitudes de conseil ou de pression et de consolation la caractérisent ; elle exclut tout jugement moral et c’est en ce sens qu’on peut la dire « permissive ». Relation structurée de manière précise, elle permet au « client » d’acquérir une compréhension de lui-même telle qu’il peut s’accepter et progresser. Les attitudes de l’« aidant » vont permettre cette transformation :

  • reconnaissance de l’Autre, tel qu’il est au moment présent. Respect profond pour sa personne. Confiance dans sa capacité de changer. C’est la considération positive inconditionnelle ;
  • authenticité de « l’aidant » qui ne se réfugie pas derrière le masque professionnel ni ne se réduit à une façade ; qui exprime ses émotions, ses sentiments, sa propre perception de la situation. C’est l’état de congruence ;
  • compréhension de l’autre, de l’intérieur, comme si on était à sa place, mais seulement comme si, afin de l’aider à clarifier ce qu’il est en reformulant ce qu’il exprime. C’est la compréhension empathique.

Une éthique rigoureuse, une croyance en des valeurs fortes permettent d’éviter les dérives que Rogers n’a pas manqué d’évoquer : « bienveillance perverse, manipulation subtile, séduction masquée d’un pouvoir déguisé en altruisme ». Car, en bref, le problème crucial que pose la pensée rogérienne, c’est celui de la « relation au pouvoir ».

 Du « client » à l’élève

Alarmé par les méfiances, les craintes de certains pédagogues des années 60/70 (Snyders, Hannoun…), peu préparé à l’analyse du groupe-classe, le monde enseignant, dans sa généralité, se range au côté des destructeurs de la « non-directivité ». Ne lit-on pas, dans la presse, qu’elle est « synonyme d’irresponsabilité », qu’elle « fait encourir des risques à l’élève », qu’elle est « refus d’enseigner » ? L’école continue donc de s’inscrire dans une logique de transmission des savoirs sur un mode autoritaire, avec les mêmes contenus pour tous, les mêmes évaluations normatives. L’enseignant y joue son rôle avec plus ou moins de bonheur. Cependant, la pensée forte de Rogers, reprise et réexpliquée, associée à celle d’autres chercheurs par des plumes efficaces (de Peretti, Hameline, Lobrot…) fait son chemin. Rogers aurait sans doute apprécié de voir, près de 25 ans après son passage en France, « l’enfant au centre des apprentissages », l’élève considéré en tant que « personne » dont on prend en compte le vécu, les rythmes, le rapport au savoir, la forme de pensée et la parole. Ce que l’Éducation nationale attend désormais de chaque enseignant n’est-il pas dans la droite ligne du portrait rogérien du « Pédagogue facilitateur » ?

Permettre à l’enfant, mais aussi à l’adolescent, de s’approprier les savoirs dans une démarche volontariste, former tous les enseignants à l’ « aide psychologique », telle que la concevait Rogers, ne serait-ce pas se donner des armes pour affronter les difficiles problèmes qui font le quotidien dans nos collèges, actuellement ?

Portrait rogérien du pédagogue facilitateur

Il éprouve confiance et respect pour l’apprenti.

Il a la volonté d’être, de vivre au présent ses pensées et ses sentiments.

Il identifie les problèmes d’apprentissage et utilise les contrats ; organise le projet, aide à fixer les objectifs.

Il donne les moyens matériels et humains d’apprendre.

Il se propose comme ressource.

Il favorise souplesse et mobilité du travail.

Le facilitateur est donc, avant tout, une personne authentique qui cherche à développer en lui les attitudes justes, pour mieux aider l’autre à s’approprier les connaissances.

 Ouvrages de référence

« Les Contradictions de la culture et de la pédagogie » – André de Peretti (L’épi)

« L’Éducation selon Rogers  / Les Enjeux de la non-directivité » – Marie-Louise Poeydomenge (Dunod),

« L’Attitude non-directive de Carl Rogers » – H. Hannoun (Ed. ESF), Cahiers pédagogiques n° 324 « Une personne, l’élève ».