Mort du psychologue Carl Rogers – L’« inventeur » de la non-directivité


André de Peretti
Article paru dans le Monde , le 7 février 1987

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Le psychologue psychanalyste Carl Rogers, rendu célèbre par le terme de non-directivité qu’il avait créé puis abandonné dans les années 40, est mort en Californie, à l’âge de quatre-vingt-cinq ans, dans la nuit du 4 février.

 

 

 

 

 

Revenu, il y a trois mois, d’une suite de rencontres professionnelles et de séminaires pour la paix tenus à Moscou, qui lui avaient valu un accueil enthousiaste, Carl Rogers s’apprêtait à repartir pour l’Afrique du Sud où il était rappelé, à la suite d’un courageux et fructueux voyage accompli l’hiver dernier. Une mauvaise chute et l’intervention chirurgicale rendue nécessaire ont eu raison de son robuste tempérament, alors même qu’un hommage retentissant venait de lui être publiquement rendu, à l’occasion de ses quatre-vingt-cinq ans. Pour cet anniversaire, un message de l’ancien président Carter avait salué en lui « un faiseur de paix universellement connu et hautement respecté ».
Depuis quelques années, en effet, Carl Rogers avait créé un « Institut pour les approches centrées sur la personne en faveur de la paix » et il se donnait sans compter à l’organisation de rencontres mémorables : à Belfast, aux États-Unis, en Autriche, dans les pays de l’Est, notamment en Hongrie et en Pologne, mais également au Brésil, au Mexique en Italie. Dans toutes ces occasions, il pratiquait les attitudes d’accueil et d’écoute, de réexpression et de dialogue, d’unité émotionnelle et d’empathie dont il avait expérimenté la fécondité.
Avec lui disparaît le dernier (ou l’un des derniers) des grands noms de la psychologie contemporaine, mondialement reconnus, même si ses positions donnèrent lieu à d’incessantes et pourtant nécessaires controverses : notamment en 1966 à Paris, au cours d’un colloque de trois jours avec quatre cents personnalités (le Monde daté 15-16 mai 1966). Dans toute sa carrière, il ne cessa de débusquer tranquillement les mandarinats, les dogmatismes et les rigidités doctrinales ou pratiques, dans les champs de la psychologie, de la psychiatrie, de la psychanalyse, du béhaviorisme ou de l’éducation, et plus généralement, des relations humaines et internationales.
Clinicien existentiel mais expérimentaliste rigoureux, phénoménologue consciencieux, mais soucieux des valeurs, attaché à la qualité des relations interpersonnelles, mais s’appliquant à l’évolution des institutions, psychologue subtil, mais hostile aux complications intellectualistes plus ou moins terroristes, il laisse une œuvre considérable dont quelques ouvrages ont fait l’objet d’une traduction en français et ont connu un succès notoire : tels que le Développement de la personne (1967), Liberté pour apprendre? (1972) et, à moindre titre, Un manifeste personnaliste (1979) parus chez Dunod.
On lui devra la mise au point des formes nouvelles de thérapie paisible, tels que le counseling (mondialement pratiqué, notamment dans les centres universitaires), les groupes de rencontre, des modalités ingénieuses d’évaluation et de formation approfondie (appliquée notamment a la pratique non directive de l’entretien, de recherche ou de marketing) ; mais essentiellement, une inspiration puissante pour redonner souffle et espoir à la croissance toujours possible des personnalités et des relations humaines.
À notre fin de siècle, marquée par les doutes, les dénigrements ou les chicaneries, il aura apporté le défi robuste d’un respect et d’une confiance réalistes dans les individus, d’un optimisme imperturbable vis-à-vis de l’humanité : un message tel que l’entendent la jeunesse du monde et celle de France; adieu, Carl, notre ami, tu nous a beaucoup apporté.