Carl Rogers, un franc-tireur


Edmond Marc professeur de psychologie à l’université Paris X

Préface à la seconde édition française de Les Groupes de rencontre, Carl Rogers, Dunod éd.

 

 

Qu’ y a-t-il de nouveau en psychologie ? À cette question, je répondrais volontiers « Carl Rogers ».

En effet, cet esprit profondément original, qui a dominé la psychologie américaine du vingtième siècle, n’a pas pris une seule ride. Aujourd’hui encore, il a le pouvoir de bousculer les idées reçues et de remettre en cause bien des dogmatismes. Ses apports novateurs gardent une grande fraîcheur et ont toujours la capacité de susciter la réflexion et le débat.

Pourtant, il a été reçu en France de façon paradoxale. Alors qu’il a marqué de son empreinte de nombreux domaines comme l’entretien, la psychothérapie, la pédagogie, les pratiques groupales, etc., il reste pour une part méconnu. Cela tient à de multiples facteurs qui relèvent, en partie du contexte culturel français, mais aussi des caractéristiques de l’homme et de sa pensée.

La psychologie, en France, dans la seconde moitié du vingtième siècle, a été fortement dominée par la psychanalyse. Son hégémonie s’est étendue sur l’université, les institutions de soins, la formation, les médias. Elle n’a guère laissé de place à d’autres approches. Face à la sophistication du discours psychanalytique, notamment dans sa version lacanienne, Rogers a semblé aux intellectuels français trop simple, trop clair, trop proche de l’expérience quotidienne. L’originalité de sa pensée qui ne s’exprimait pas dans le langage convenu du freudisme, était souvent méconnue ou rejetée. L’université, tout en ne pouvant ignorer sa notoriété et la fécondité de ses apports, a toujours montré à l’égard de cet « étranger » une profonde réserve.

Rogers porte lui aussi une certaine responsabilité dans ces réactions. Épris de liberté, défendant farouchement son indépendance, il n’a voulu adhérer à aucune école et encore moins en fonder une. Lui qui a fait une brillante une carrière universitaire ; qui, à 45 ans, était président de la prestigieuse Association américaine de psychologie ; lui le psychothérapeute universellement célébré, le chercheur reconnu, le chef de file du courant de la « psychologie humaniste », a pu écrire dans son autobiographie : « Je n’ai jamais appartenu à aucun groupe professionnel ». Il se voulait libre de toute attache. Sitôt qu’une institution, un laboratoire ou une équipe qu’il avait mise en place commençait à fonctionner efficacement, il passait à une autre expérience : « Cette absence d’appartenance, a-t-il souligné, m’a laissé toute liberté pour dévier, pour penser de manière indépendante ».

Au cours de ses études universitaires, il avait pris ses distances, sans heurts violents mais avec détermination, à l’égard de sa famille protestante et des croyances religieuses qu’elle lui avait inculquées. Il a construit sa pensée en puisant très librement dans de nombreuses sources d’inspiration mais sans s’inféoder à aucune. Il parlait de sa chance de n’avoir jamais eu de « maître à penser ». De même, bien qu’entouré de collègues et d’amis, participant à de nombreux groupes, il a recherché et cultivé une certaine solitude ; il aimait citer le proverbe : « Celui qui voyage seul, voyage plus vite ».
Rogers est ainsi un nomade de la pensée qui échappe aux classifications habituelles : il est passé de la théologie à l’histoire et à la psychologie, de la psychiatrie de l’enfant à la pédagogie, de la pratique clinique à la recherche et à l’épistémologie, de la thérapie individuelle à la thérapie de groupe, de la philosophie à la plongée sous-marine (un de ses loisirs favoris).

Cependant, il ne s’agit pas là d’une forme d’instabilité ou d’éclectisme. Il s’est efforcé au contraire de jeter des ponts entre tous ces domaines, poursuivant toujours une même réflexion : comment la relation interpersonnelle peut-elle être source de transformation ?

Il se reconnaissait également un certain talent pour rendre autrui psychologiquement libre et se définissait souvent comme un « facilitateur » de développement : « J’accorde beaucoup de prix à cette capacité que j’ai de faciliter un changement, de libérer les gens pour leur permettre d’évoluer ». On ne se fixe pas une telle visée d’émancipation sans se heurter à des résistances. Rogers les a connues de son vivant de la part des milieux psychiatriques, des institutions académiques, de ses collègues psychologues. Il a cherché à les contourner plutôt qu’à les affronter. Homme de dialogue, il s’est toujours laissé guider par son expérience et ses convictions intimes, plutôt que par la doxa et les « opinions autorisées ». Il était confiant dans la capacité des individus et des institutions à se transformer. La question du changement et du développement personnel, en lien avec la communication à autrui, est donc au cœur de sa vie et de ses recherches et constitue l’unité fondamentale de sa démarche.

Ce qui fait aujourd’hui encore l’actualité de Rogers, c’est d’avoir su dégager, à partir de sa pratique thérapeutique, une conception novatrice de la relation d’aide ; cette conception a débordé largement le champ de la thérapie pour féconder des domaines aussi variés que la pratique de l’entretien, la relation pédagogique, la formation, l’animation des groupes, l’intervention psychosociale, le développement personnel, l’éducation… Il n’est guère de psychothérapeute, de clinicien, de formateur, de psychologue qui, même s’il l’ignore, ne doive quelque chose à Rogers.

Soucieux autant d’action que de théorisation, il a recherché les conditions optimales pour que la relation d’aide puisse être efficiente. Elles peuvent se résumer en quelques grands principes que je rappellerai brièvement.

Le plus connu, la non-directivité, a souvent été mal compris et présenté comme une forme de laisser-faire, de passivité ou de neutralité. C’est, au contraire, une attitude active encourageant l’interlocuteur à exprimer librement ses attentes, ses perceptions, ses émotions, ses désirs et ses choix ; elle amène le psychologue à s’abstenir de toute pression, de toute tentation d’imposer son point de vue, ses propres options et ses orientations. Elle l’invite à faire confiance aux capacités du sujet à l’autodétermination et au développement. Il se contente de l’accompagner et de le soutenir dans sa démarche. Le principe de non-directivité implique un sujet toujours responsable de lui-même et de ses décisions, l’« aidant » ne pouvant assumer cette responsabilité à sa place.

Une telle orientation s’exprime à travers une attitude d’écoute active et de compréhension empathique. Les composantes de cette attitude sont un intérêt authentique pour autrui, un effort pour entrer dans son univers cognitif et affectif, une capacité à éprouver et à partager ses pensées et ses sentiments. L’aidant doit éviter les extrêmes de la froide réserve ou de la surimplication. Il s’efforce de créer « un lien caractérisé par la chaleur, l’intérêt, l’émotion sympathique et un degré clairement et nettement limité d’attachement affectif ». Tout cela contraste nettement avec la « neutralité » psychanalytique qui a évolué de plus en plus vers la distance, la frustration, l’inexpression affective et l’écoute silencieuse.

La congruence et l’authenticité sont des qualités essentielles chez l’aidant qui ne peut se réfugier derrière un masque professionnel : « Mon intervention est plus efficace, souligne Rogers, quand j’arrive à m’écouter et m’accepter et que je puis être moi-même » ; il ne sert à rien de feindre la sympathie si je me sens hostile ; de faire comme si je comprenais alors que je suis dans la confusion. L’authenticité du thérapeute est une condition essentielle pour que le patient puisse à son tour y accéder et « devenir ce qu’il est ».

Une autre condition est l’acceptation inconditionnelle. Pour être pleinement lui-même, le patient a besoin de ressentir que tout ce qu’il est peut être accepté par le thérapeute ; même les sentiments qu’il refuse parce qu’il les trouve coupables, honteux ou répugnants. Il s’agit donc bien, pour l’aidant, de créer un climat de confiance et d’accueil qui permette au sujet d’exprimer librement toutes les facettes de sa personne sans se sentir jugé ou rejeté. Ce qui implique que lui-même n’ait pas peur et ne se sente pas menacé par certains traits de la personnalité du patient. Cette attitude revient à confirmer l’autre à la fois dans ce qu’il est aujourd’hui et dans ses potentialités futures.

Il y a une cohérence forte entre ces différents principes (non directivité, compréhension empathique, congruence, acceptation) ; ils engendrent un climat propice qui va permettre au sujet de découvrir son identité, de pouvoir l’exprimer librement et de faire l’expérience d’une relation authentique et positive à autrui. Dans cette optique, la relation thérapeutique n’est plus un moyen en vue d’une transformation : elle est en elle-même une expérience de changement et de développement permettant de vivre une autre forme de relation à soi-même et à autrui.

On peut saisir maintenant ce qui fonde cette nouvelle conception de la relation d’aide que Max Pagès appelle avec justesse la « révolution rogérienne ».

C’est d’abord la centration sur la personne et sur la relation interpersonnelle et non sur le problème (pathologie, symptômes, complexes…). L’aidant approche l’autre dans sa globalité d’être et comme alter ego, et non comme un cas ou une somme de mécanismes. À cet égard, Carl Rogers est le véritable fondateur de la psychothérapie relationnelle et humaniste.

La relation thérapeutique est davantage une rencontre entre deux personnes, une expérience émotionnelle et affective qu’une démarche technique et intellectuelle. Car ce qui entrave le développement du patient tient peu au savoir cognitif et plus au fait que le fonctionnement rationnel est perturbé par des mouvements émotionnels.

Ces perturbations se révèlent dans l’« ici et maintenant » de la relation. Expression célèbre qui signifie que la centration sur la situation actuelle est plus importante que la reconstruction du passé ; car tout ce qui est significatif dans l’histoire du sujet continue à agir et à s’exprimer dans le présent de la situation thérapeutique. C’est à partir de l’expérience vécue dans ce cadre que la compréhension (insight) peut surgir avec une évidence et une force probante et permettre un changement dans les représentations, les sentiments et les comportements du patient. On voit que Rogers, à travers ces attitudes et ces principes, a défini les paramètres d’une conception originale du processus de changement, différente des conceptions psychiatriques ou freudiennes. Il a ainsi ouvert une « troisième voie » qui s’est révélée particulièrement dynamique et féconde.

Pour l’élaborer, il s’est appuyé d’abord sur son expérience de la thérapie individuelle. Mais peu à peu, il s’est affranchi de ce cadre, trop proche encore du modèle médical ou psychanalytique en découvrant les potentialités très riches des groupes. Il raconte dans son autobiographie que la première fois qu’il en a pris conscience, c’est en participant comme étudiant à une association protestante dans laquelle il a vécu avec intensité le soutien et la maturation que peuvent apporter la camaraderie, la solidarité et l’échange entre pairs.

Cette expérience de jeunesse s’est approfondie par la suite à travers la pratique des groupes de formation, des équipes soignantes ou des réseaux de recherche. Toutes ces formes de coopération lui font découvrir progressivement les puissantes capacités évolutives et thérapeutiques des « groupes de rencontre ». Dans la dernière partie de sa vie, à partir des années soixante, il s’est jeté avec passion dans cette nouvelle aventure ; elle lui a fourni la matière du présent ouvrage, paru aux États-Unis en 1970.

Carl Rogers n’est pas l’« inventeur » du groupe de développement personnel. Il s’est appuyé sur de nombreuses expériences antérieures (le psychodrame de Jacob Moreno, le Training group de Kurt Lewin, les groupes d’analyse transactionnelle d’Éric Berne, etc.). Mais il a appliqué à cette nouvelle pratique les principes qu’il avait élaborés dans la relation thérapeutique et a largement participé à son essor et à sa diffusion.

Le « groupe de rencontre » se situe au carrefour de la formation, du développement personnel et de la thérapie ; il constitue, à ses yeux « l’invention sociale qui a eu l’expansion la plus rapide du siècle et qui est sans doute la plus puissante et la plus féconde ». Il apparaît incontestable aujourd’hui qu’elle a profondément bouleversé des domaines aussi variés que la formation aux relations humaines, la pédagogie, la créativité ou l’aide psychologique. Cependant, je n’insisterai pas davantage sur la portée de cet ouvrage, car la préface d’André de Peretti à la première édition française met très bien en relief ses apports majeurs. Je voudrais simplement témoigner de l’expérience intense et bouleversante que constitue le groupe de rencontre ; comme le dit très justement Rogers : « Dans un groupe de ce genre, l’individu en vient à se connaître lui-même et à connaître les autres plus complètement que cela ne lui est généralement possible dans ses relations sociales ou professionnelles. Il acquiert ainsi une intelligence profonde de son moi intime et de celui des autres, de ce « moi » qui d’habitude s’abrite derrière une façade ».

À travers ces quelques réflexions, j’ai voulu rappeler tout ce que nous devons à Rogers et souligner que son œuvre garde une valeur profondément vivifiante pour les psychologues, les formateurs et les psychothérapeutes d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas cependant de l’embaumer ou de le transformer en gourou. Rien ne serait plus contraire à l’orientation fondamentale de sa pensée. Car son message essentiel est d’inciter chacun à découvrir sa voie en faisant confiance à sa propre expérience, « la seule chose dont l’homme puisse être sûr », et la seule base véritable de la connaissance de soi et des autres.

La pensée de Rogers est un antidote puissant à toutes les formes de conformisme, d’orthodoxie et de dogmatisme : « Ni la Bible, ni les prophètes – ni Freud, ni la recherche – ni les révélations émanant de Dieu ou des hommes – ne sauraient prendre le pas sur mon expérience directe et personnelle », affirme-t-il avec force.

La seule école que Rogers ait vraiment fondée, c’est celle de la liberté et de la responsabilité.