Les caractéristiques des relations d’aide


Carl Rogers
Traduction E.L. Herbert
Extrait du Développement de la personne, éd. Dunod


Dix questions à se poser pour le praticien de la relation d’aide

  • Puis-je arriver à être d’une façon qui puisse être perçue par autrui comme étant digne de confiance, comme sûre et conséquente au sens le plus profond ?
  • Mon expression de moi-même peut-elle être telle que je puisse communiquer sans ambiguïté l’image de la personne que je suis ?
  • Suis-je capable d’éprouver des attitudes positives envers l’autre : chaleur, attention, affection, intérêt, respect ?
  • Puis-je avoir une personnalité assez forte pour être indépendant de l’autre?
  • Ma sécurité interne est-elle assez forte pour lui permettre, à lui, d’être indépendant ? Suis-je capable de lui permettre d’être ce qu’il est — sincère ou hypocrite, infantile ou adulte, désespéré ou présomptueux ? Puis-je lui accorder la liberté d’être ?
  • Puis-je me permettre d’entrer complètement dans l’univers des sentiments d’autrui et de ses conceptions personnelles et les voir sous le même angle que lui ? Puis-je pénétrer dans son univers intérieur assez complètement pour perdre tout désir de l’évaluer ou de le juger ? Puis-je y entrer avec assez de sensibilité pour m’y mouvoir librement, sans piétiner des conceptions qui lui sont précieuses ? Puis-je comprendre cet univers avec assez de précision pour saisir, non seulement les conceptions de son expérience qui sont évidentes pour lui, mais aussi celles qui sont implicites et qu’il ne voit qu’obscurément ou confusément ? Y a-t-il une limite à cette compréhension ?
  • Suis-je capable d’accepter toutes les facettes que me présente cette personne ? Puis-je la prendre comme elle est ? Puis-je lui communiquer cette attitude ?
  • Suis-je capable d’agir avec assez de sensibilité dans cette relation pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ?
  • Puis-je le libérer de la crainte d’être jugé par les autres ?
  • Suis-je capable de voir cet autre individu comme une personne qui est en devenir ou vais-je être ligoté par son passé et par le mien ?

L’intérêt que je porte à la psychothérapie m’a conduit à m’intéresser à tous les genres de relations d’aide. J’entends par ce terme des relations dans lesquelles l’un au moins des deux protagonistes cherche à favoriser chez l’autre la croissance, le développement, la maturité, un meilleur fonctionnement et une plus grande capacité d’affronter la vie. L’« autre », dans ce cas, peut-être soit un individu, soit un groupe. On pourrait encore définir une relation d’aide comme une situation dans laquelle l’un des participants cherche à favoriser chez l’une ou l’autre partie ou chez les deux une appréciation plus grande des ressources latentes internes de l’individu, ainsi qu’une plus grande possibilité d’expression et un meilleur usage fonctionnel de ces ressources.

Comment puis-je aider les autres ?

Or, il est clair qu’une telle définition recouvre toute une série de relations dont le but général est de faciliter la croissance. Sans aucun doute, elle comprend les relations de la mère ou du père avec leur enfant comme celles du médecin avec son malade. La relation entre maître et élèves devrait s’inclure dans cette définition, bien que certains maîtres n’aient pas toujours pour but de favoriser la croissance. Elle s’applique à presque tous les rapports conseiller-client, qu’il s’agisse du conseiller pédagogique, de l’orienteur professionnel ou de conseils au niveau purement personnel. Dans cette dernière catégorie, elle comprendrait toute la gamme des relations entre le psychiatre et son patient psychotique hospitalisé, entre le psychothérapeute et l’individu perturbé ou névrosé, ainsi que les relations du psychothérapeute avec le nombre croissant d’individus dits « normaux » qui se soumettent au traitement thérapeutique afin d’améliorer leur propre fonctionnement ou d’accélérer leur maturation.
Dans tous ces cas il s’agit de relations entre deux individus. Cependant, il ne faut pas oublier le grand nombre d’interactions individu-groupe qui visent à être des relations d’aide. Il existe des cadres supérieurs qui cherchent à établir avec leur personnel des relations favorisant la croissance, tandis que d’autres s’en soucient peu.
C’est là que se place l’interaction entre l’animateur et son groupe de thérapie. Il en est de même pour les relations entre le consultant d’une communauté et la communauté elle-même. De plus en plus, l’interaction entre le consultant industriel et un groupe de directeurs prend la forme de relations d’aide. Peut-être cette énumération tend-elle à prouver qu’une grande partie des relations dans lesquelles nous et d’autres sommes Impliqués entrent dans cette catégorie d’interactions qui ont pour raison d’être de favoriser l’élévation du rendement ainsi qu’un fonctionnement plus mature et adéquat.
Quelles sont donc les caractéristiques de ces relations qui en fait sont une aide et qui facilitent la croissance ? À l’autre extrême, est-il possible de définir les caractéristiques des relations qui ne réussissent pas à apporter une aide, en dépit d’un désir sincère de favoriser la croissance et le développement ? C’est pour répondre à ces questions, et particulièrement à la première, que je voudrais vous conduire aujourd’hui dans les chemins que j’ai explorés et vous indiquer le point où j’en suis arrivé dans mes réflexions sur ce problème.

 

 

 

1. Puis-je arriver à être d’une façon qui puisse être perçue par autrui comme étant digne de confiance, comme sûre et conséquente au sens le plus profond ? La recherche, comme l’expérience, nous démontre que ceci est très important. Au cours des années, j’ai trouvé des réponses à cette question, qui me paraissent meilleures et plus profondes. Il m’avait semblé que si je présentais tous les signes extérieurs d’une personne digne de confiance (exacte au rendez-vous, respectant toujours la nature confidentielle des consultations, etc.) et si j’agissais de la même façon dans mes interviews, cette condition se trouverait être remplie. Mais l’expérience m’a appris que, par exemple, le fait de me comporter de façon toujours « acceptante », si en réalité j’éprouvais un sentiment d’agacement ou de scepticisme ou toute autre forme de « non-acceptance », finissait à la longue par être perçu comme un comportement inconséquent et indigne de confiance. J’ai fini par comprendre qu’être digne de confiance n’exige pas que je sois conséquent d’une manière rigide mais simplement qu’on puisse compter sur moi comme un être réel. J’ai employé le mot « congruent » pour désigner de que je voudrais être. J’entends par ce mot que mon attitude ou le sentiment que j’éprouve, quels qu’ils soient, seraient en accord avec ta conscience que j’en ai. Quand tel est le cas, je deviens intégré et unifié, et c’est alors que je puis être ce que je suis au plus profond de moi-même. C’est là une réalité qui, d’après mon expérience, est perçue par autrui comme sécurisante.

 

 

 

2. Examinons une question très proche de la première : mon expression de moi-même peut-elle être telle que je puisse communiquer sans ambiguïté l’image de la personne que je suis ? Il me semble que presque chaque fois que j’ai échoué dans une relation d’aide, mon échec a été dû à une réponse insatisfaisante à ces deux questions. Lorsque mon attitude reflète l’agacement que j’éprouve vis-à-vis de quelqu’un mais que je n’en suis pas conscient, ma communication comprend des messages contradictoires. Mes paroles communiquent un certain message, mais je communique aussi d’une manière détournée l’agacement que j’éprouve, ce qui crée une certaine confusion chez l’autre personne et la rend moins confiante, bien qu’elle aussi puisse être inconsciente de ce qui cause la difficulté entre nous. Lorsque dans le rôle de parent, de thérapeute, d’enseignant ou d’administrateur, j’omets d’écouter ce qui se passe en moi, à cause de ma propre attitude de défense qui m’empêche de discerner mes propres réactions, c’est alors que se produit ce genre d’échec.Pour cette raison, il me semble que la leçon la plus fondamentale que doit retenir celui qui désire établir une relation d’aide, quelle qu’elle soit, est qu’il est en fin de compte toujours plus sûr de se montrer tel qu’on est. Si, dans une relation donnée, mon attitude est assez congruente, si aucun sentiment qui se rapporte à cette relation n’est caché soit à moi-même soit à l’autre, alors je peux être presque sûr que la relation sera « aidante ».Une façon d’exprimer cela, qui peut paraître étrange, est que si je peux former une relation d’aide avec moi-même — si je peux être affectivement conscient de mes propres sentiments et les accepter — , alors il y a beaucoup de chances pour que je puisse former une relation d’aide envers quelqu’un d’autre.Or, m’accepter tel que je suis, et permettre à l’autre personne de s’en rendre compte, est la tâche la plus difficile que je connaisse et je n’y réussis jamais pleinement. Mais le seul fait de me rendre compte que c’est là ma tâche a été très enrichissant : cela m’a permis de reconnaître pourquoi certaines relations interpersonnelles ont été bloquées et de leur donner une direction plus constructive. Je dois aussi me développer moi-même et bien que cela soit souvent pénible, c’est également enrichissant.

 

 

 

3. Il y a une troisième question: suis-je capable d’éprouver des attitudes positives envers l’autre : chaleur, attention, affection, intérêt, respect ? Cela n’est pas facile. Je découvre en moi-même et devine souvent chez les autres une certaine crainte à l’égard de ces sentiments. Nous redoutons d’être pris au piège si nous nous laissons aller à éprouver librement ces sentiments positifs envers une autre personne. Ils peuvent nous conduire à des exigences vis-à-vis de nous-mêmes, ou à une déception dans notre confiance, et nous redoutons ces conséquences. Aussi par réaction, avons-nous tendance à établir une distance entre nous-mêmes et les autres — une réserve, une attitude « professionnelle », une relation impersonnelle.

 

 

 

Une relation d’aide

 

 

 

 

4. Il y a une autre question dont ma propre expérience m’a prouvé l’importance : puis-je avoir une personnalité assez forte pour être indépendant de l’autre ? Suis-je capable de respecter bravement mes propres sentiments, mes propres besoins aussi bien que tes siens ? Puis-je posséder et à la rigueur exprimer mes propres sentiments comme une chose qui m’appartient en propre et qui est indépendante de ses sentiments à lui ? Suis-je assez fort dans ma propre indépendance pour ne pas être déprimé par sa dépression, angoissé par son angoisse ou englouti par sa dépendance ? Mon moi intérieur est-il assez fort pour sentir que je ne suis ni détruit par sa colère, ni absorbé par son besoin de dépendance, ni réduit en esclavage par son amour, mais que j’existe en dehors de lui, avec des sentiments et des droits qui me sont propres ? Quand je peux librement ressentir cette force qu’il y a d’être une personne séparée, alors je découvre que je peux me consacrer plus entièrement à comprendre autrui et à l’accepter parce que je n’ai pas la crainte de me perdre moi-même.

 

 

 

5. La question suivante est étroitement à ce que je viens d’exposer. Ma sécurité interne est-elle assez forte pour lui permettre, à lui, d’être indépendant ? Suis-je capable de lui permettre d’être ce qu’il est — sincère ou hypocrite, infantile ou adulte, désespéré ou présomptueux ? Puis-je lui accorder la liberté d’être ? Ou bien est-ce que je ressens qu’il devrait ou suivre mes conseils ou demeurer quelque peu dépendant de moi ou, encore, me prendre pour modèle ? À ce sujet, je pense à la brève mais intéressante étude de Farson qui a découvert que les moins bien adaptés et les moins compétents parmi les conseillers ont tendance à induire le conformisme vis-à-vis d’eux-mêmes, à avoir des clients qui les prennent pour modèle. D’autre part, le conseiller le plus compétent et le mieux adapté peut-être en interaction avec le client au cours de nombreux entretiens, tout en laissant au client la liberté de développer une personnalité différente de celle du thérapeute. Je préférerais être dans cette dernière catégorie, que ce soit en tant que parent directeur ou thérapeute.

 

 

 

6. Il y a une autre question que je me pose : puis-je me permettre d’entrer complètement dans l’univers des sentiments d’autrui et de ses conceptions personnelles et les voir sous le même angle que lui ? Puis-je pénétrer dans son univers intérieur assez complètement pour perdre tout désir de l’évaluer ou de le juger ? Puis-je y entrer avec assez de sensibilité pour m’y mouvoir librement, sans piétiner des conceptions qui lui sont précieuses ? Puis-je comprendre cet univers avec assez de précision pour saisir, non seulement les conceptions de son expérience qui sont évidentes pour lui, mais aussi celles qui sont implicites et qu’il ne voit qu’obscurément ou confusément ? Y a-t-il une limite à cette compréhension ?

Pour ma part, il m’est plus facile de ressentir ce genre de compréhension et de les communiquer à un client pris individuellement qu’à des étudiants pendant un cours ou à des collègues dans un groupe dont je fais partie. Je suis fortement tenté de « reprendre » le raisonnement des étudiants ou d’indiquer à un collègue les erreurs de sa pensée.

Cependant, quand je parviens à faire preuve de compréhension dans ces situations, tout le monde y gagne. Et avec des clients en thérapie, je suis souvent impressionné par le fait que même un minimum de compréhension empathique, une tentative maladroite et tâtonnante pour saisir ce que veut dire le client dans sa complexité confuse, est une aide, bien que sans aucun doute l’aide soit maximale quand je suis capable de saisir et de formuler clairement le sens de ce qu’il a éprouvé et qui pour lui était resté vague et confus.

 

 

 

7. Autre point : suis-je capable d’accepter toutes les facettes que me présente cette personne ? Puis-je la prendre comme elle est ? Puis-je lui communiquer cette attitude ? Ou ne puis-je l’accueillir que conditionnellement, acceptant certains aspects de ses sentiments et en désapprouvant d’autres tacitement ou ouvertement ? D’après mon expérience, lorsque mon attitude est conditionnelle, le client ne peut changer ou se développer dans les aspects de sa personnalité que je ne peux complètement accepter. Et quand — plus tard et quelquefois trop tard — je cherche à découvrir pourquoi j’ai été incapable de l’accepter sous tous ses aspects, je m’aperçois généralement que c’est parce que j’ai eu peur ou que je me suis senti menacé en moi-même par quelque aspect de ses sentiments. Pour être plus « aidant », il faut que je me développe moi-même et que j’accepte ces sentiments en moi-même.

 

 

 

8. Un problème pratique est soulevé par la question : suis-je capable d’agir avec assez de sensibilité dans cette relation pour que mon comportement ne soit pas perçu comme une menace ? Le travail que nous commençons à faire en étudiant les concomitants physiologiques de la psychothérapie confirme les recherches de Dittes en indiquant la facilité avec laquelle les individus se sentent menacés à un niveau physiologique.Le réflexe psychogalvanique (la mesure de la conductibilité de la peau) plonge brusquement quand le thérapeute réagit par un mot qui n’est qu’un peu plus fort que les sentiments du client. Et à une réflexion, comme « Dieu, que vous avez l’air bouleversé ! » l’aiguille bascule presque jusqu’à quitter le papier. Mon désir d’éviter même des menaces aussi infimes n’est pas dû à une hypersensibilité vis-à-vis de mon client. Il est dû simplement à la conviction fondée sur l’expérience que si je peux le libérer aussi complètement que possible de toute menace extérieure, alors il pourra commencer à éprouver et à affronter les conflits internes qui lui apparaissent menaçants.

 

 

 

9. Il existe un aspect spécifique mais important de la question précédente : puis-je le libérer de la crainte d’être jugé par les autres ? Presque dans toutes les phases de notre vie — à la maison, à l’école, au travail — nous dépendons des récompenses et des punitions qui sont les jugements d’autrui : « c’est bien », « c’est vilain », « cela vaut dix », «cela vaut zéro ». « C’est de ta bonne psychothérapie », « c’est de la médiocre psychothérapie ». De tels jugements font partie de notre vie depuis l’enfance jusqu’à la vieillesse. Je crois qu’ils ont une certaine utilité sociale dans des institutions et des organisations telles que les écoles ainsi que dans la vie professionnelle. Comme tout le monde, je me surprends trop souvent à porter de tels jugements. Mais, d’après mon expérience, ils ne favorisent pas le développement de la personnalité et par conséquent je ne crois pas qu’ils fassent partie d’une relation d’aide. C’est assez curieux, mais un jugement positif est aussi menaçant en fin de compte qu’un jugement péjoratif, puisque dire à quelqu’un qu’il agit bien suppose que vous avez aussi le droit de lui dire qu’il agit mal. Aussi j’en suis venu à penser que plus je peux maintenir une relation sans jugement de valeur, plus cela permettra à l’autre personne d’atteindre le point où elle reconnaîtra que le lieu du jugement, le centre de la responsabilité réside en elle-même. Le sens et la valeur de son expérience dépendent uniquement d’elle et aucun jugement extérieur ne peut rien changer à cela. Aussi j’aimerais m’efforcer d’arriver à une relation où je ne juge pas autrui en mon for intérieur. Je crois que c’est là ce qui peut le libérer, faire de lui une personne qui prend ses propres responsabilités.

 

 

 

10. Une dernière question : suis-je capable de voir cet autre individu comme une personne qui est en devenir ou vais-je être ligoté par son passé et par le mien ? Si dans ma relation avec lui, je le traite comme un enfant immature, un élève ignorant, une personnalité névrotique ou un psychopathe, chacun de ces concepts crée des limites à ce qu’il peut être dans notre relation.