L’alliance thérapeutique


Laurent Schachmann, psychothérapeute ACP

Interview réalisée en 2008 par Aubert Allal, coach et thérapeute

Avertissement
Ce texte ne constitue aucunement la synthèse de ma pensée ; il est un simple témoignage de ce que je pensais et ressentais, un certain jour du printemps 2008, alors que j’étais en présence d’une personne qui me posait des questions.

 

À quoi peut correspondre l’alliance thérapeutique ? Comment la définiriez-vous ? Lui donneriez-vous un nom différent ?

Je parle plutôt de relation, tout simplement. Je parle de la fameuse « relation riche et vivante » que Rogers définit comme l’élément fondamental de la thérapie, la relation entre deux personnes humaines.

Riche et vivante. À quoi ces deux adjectifs renvoient-ils ?

Riche renvoie à la profondeur : ce n’est pas une relation mondaine, c’est une relation entre deux personnes profondément engagées, mon client parce que c’est son intérêt, et moi, le thérapeute, parce que ce que j’ai à offrir, ce n’est rien d’autre que la personne que je suis, sans peur et sans masque. Un autre aspect de la richesse, c’est l’ouverture à un champ des possibles quasiment infini, sans enfermement dans un mode, une technique ou un style. Et on en vient tout naturellement à l’autre adjectif : vivante. La relation est vivante non seulement parce qu’elle est en évolution permanente, mais aussi parce qu’interroger sa consistance est un aspect essentiel d’elle-même. On pourrait presque dire — merci de ne pas prendre ce qui suit a pied de la lettre — que quand la relation entre le client et le thérapeute est arrivée au summum de ce que l’on peut imaginer être une relation, une espèce d’apogée fantasmatique, c’est que la thérapie est finie ou qu’elle doit être interrompue.
Bref, la relation thérapeutique, c’est le travail parallèle, simultané ou croisé de deux personnes qui cherchent se rencontrer au plus profond d’elles-mêmes. Et c’est en cela que ces deux personnes son alliées.

Le mot qui me vient à l’esprit et que vous n’avez pas utilisé — cela me surprend d’ailleurs —, c’est le mot authenticité. Est ce un mot que vous utilisez ?

L’authenticité est une attitude que je recherche en permanence. Et avec mon client, c’est la question : jusqu’où ai-je le droit de… et comment vivre une authenticité maximale dans l’intérêt de mon client, pas juste pour me faire plaisir.

Est-il important d’établir cette relation au commencement d’une thérapie ? Est-ce un paramètre important ?

Disons qu’il faut un minimum de relation pour que la thérapie puisse démarrer. [Addendum à la relecture : c’est pourquoi a été développé le concept de pré-thérapie, dont l’un des pionniers est Garry Prouty]. La thérapie consiste à souffler sur cette braise de vie pour la faire vivre et se développer. Le développement de la relation et le processus thérapeutique sont tellement liés qu’on pourrait les confondre.
La relation thérapeutique peut connaître des hauts et des bas. La conscience aiguë de ces fluctuations est fondamentale à la thérapie.

Il a été dit que l’alliance thérapeutique s’établissait comme condition nécessaire mais pas suffisante, très en amont et parfois même dès la première séance ; en tout cas, de la part du patient, il peut y avoir une espèce d’émergence du désir et une espèce de croyance que ça peut marcher et c’est peut-être ce qui la différencie de ce que vous appelez la relation. Y a-t-il quelque chose qui peut en effet s’établir très vite, dès la première séance ?

La première communication entre mon client et moi est souvent un coup de téléphone, parfois un échange de courriels. En vérité, un autre type de communication s’est déjà produit avant : qu’il ait visité mon site internet, qu’il ait entendu ma voix à la radio ou qu’il ait lu mon nom — qui à lui seul peut être porteur d’information — sur ma plaque professionnelle ou dans un annuaire, mon client s’est empli de quelque chose de moi, de quelque chose que je mettais à disposition.
Si l’appel pour un premier rendez-vous peut être passé sur un coup de tête, il est le plus souvent l’aboutissement d’un long processus au cours duquel il a fantasmé sur moi, il a déjà commencé un travail alors que moi, je ne le connais pas.

L’alliance se crée déjà dans l’ombre.

Oui, il y a déjà des choses qui se passent sans moi.
Mais l’énergie que j’engage pour créer les conditions de l’alliance est tout aussi importante. Ma voix sur le répondeur, ma capacité à être présent à mon interlocuteur lors de la prise de rendez-vous au téléphone sont tout à fait déterminantes … et puis quand le contact physique a lieu, c’est le premier bonjour, neutre ou ému, le premier serrement de mains, mondain ou appuyé, le premier regard, étonné, inquiet ou rassuré … Bref, c’est une nouvelle aventure humaine.
Ce n’est pas par hasard qu’avec les années, le taux de personnes qui ne se présentent pas au premier rendez-vous a incroyablement chuté, passant d’environ une personne sur deux à environ zéro. Idem pour le taux de non-venue au second rendez-vous. J’y vois le signe que ma capacité à entrer très vite en relation a augmenté.
Cela me rappelle également que les relations de prise de rendez-vous, comme les autres relations purement pratiques, aussi dénuées de sens qu’elles paraissent, font partie de la thérapie, tout simplement parce que ce sont des relations. Autrement dit, me demander mon stylo pour rempli le chèque de fin de séance est aussi thérapeutique que de me raconter sa petite enfance !

Pouvez-vous préciser ce qui fait que la relation se crée plus facilement ?

Ma sécurité personnelle, en tant que thérapeute.

Plus précisément, qu’est-ce qui peut favoriser cette sécurité, sur les plans verbal, non verbal, en termes d’outils, de techniques ? Avez-vous mis quelque chose en œuvre, dont vous pensez que cela favorise cette alliance ?

Le propre de l’Approche centrée sur la personne est que qu’elle n’est pas une technique, quelle n’invite pas à utiliser des outils.

Ils sont intégrés ?

Non, ils n’existent tout simplement pas. La seule ressource dont je dispose, la seule matière première que je peux mettre en œuvre pour mon client, c’est ma personne. Je n’ai que ça, mais c’est énorme.

Mais ça, ça se travaille…

Ce qui se travaille, c’est ma capacité à accéder à ça. C’est-à-dire en permanence être sensible à ce qui se passe pour moi et pouvoir me le dire intérieurement. Ensuite, j’ai le choix de le partager ou non avec mon client. Et tout ça, dans l’instantanéité.

Être en conscience …

Rogers appelle cela authenticité. Ou congruence.

Qu’est-ce qui vous permet de dire si vous êtes établi dans votre propre alliance ? Et qu’est-ce qui vous permet de dire que, de l’autre côté, la mayonnaise a pris ?

Je n’ai jamais de doute là-dessus. Quand elle a pris, mes clients me le disent. J’ai tellement envie et besoin de le savoir que je peux  solliciter mon client pour le lui demander où tout au moins l’inviter à explorer son sentiment sur notre relation.

Le client peut vous mentir. Il peut très bien ne pas avoir envie de vous vexer. Il peut avoir du mal lui-même avec l’authenticité…

Oui, ce que vous dites est vrai. Je le comprends, mais n’arrive pas à transformer ceci en une réalité qui ait un sens pour moi…Je ne sais que répondre, cela ne me parle pas.  [Addendum à la relecture : Autrement dit, ce qui m’intéresse, sur ce sujet comme sur n’importe quel autre sujet, ce n’est pas tant la vérité vraie que ce que le client a envie de me dire].

Je vais poser la question sous une forme négative et conditionnelle. Qu’est ce qui pourrait rompre cette relation ?

Eh bien, moi, je peux la rompre. Mais avant cela, je peux la mettre à mal.

Vous pouvez vous autoriser à mettre un terme à la relation ?

Je ne m’autorise rien du tout ! Mais il peut m’arriver de ne pas offrir autant que je voudrais offrir, de ne pas mettre en œuvre tout ce que je voudrais mettre en œuvre. Si je suis un peu endormi, peu attentif ou que j’ai un souci personnel qui m’empêche d’être disponible à 100 %, alors le client s’en aperçoit tout de suite, même s’il ne le verbalise pas. Idem si je ne comprends pas et fais semblant de le comprendre.

Ça, c’est un manque d’authenticité.

Exactement.
(Dans l’entretien est relaté un exemple où c’est le fait de n’avoir pas dit au client mon malaise avec lui qui l’a conduit à mettre fin à la relation.)
J’étais bloqué et je n’osais pas lui parler pour ne pas lui faire de la peine ! Sans doute ma sécurité personnelle n’était-elle pas assez ancrée…
C’était un bel exemple de rupture de relation.

Quand vous manquez d’authenticité, vous le payez…

Ah, ça toujours !
En revanche, quand je me sens en difficulté, que j’ai du mal, que je n’arrive pas à être présent, c’est l’authenticité qui est ma première et plus puissante ressource : aller chercher ce qui se passe pour moi et surtout en moi, si possible en direct, sinon en supervision.

Par rapport à l’alliance thérapeutique, on n’avance pas. Là, vous englobez, vous parlez pour la relation. Vous parlez pour vous et vous ne parlez en même temps pas que pour vous, parce que vous parlez aussi de ce qui se passe dans le contact avec l’autre. L’alliance thérapeutique, c’est quelque part investir le nous et pas uniquement le ressenti intra muros. Quand je dis que la mayonnaise prend, la mayonnaise c’est la relation… et dans la mayonnaise, quelle est la part du patient ou la part du thérapeute ? C’est une mayonnaise… elle a pris. Je parle au nom de la mayonnaise. Là, je suis un peu systémique.

Je dois être extrêmement prudent, je n’ai qu’une vue partielle et donc déformée. Je peux sous-estimer comme surestimer la puissance de ce qui se passe pour le client ; je peux sous-estimer comme surestimer la qualité qu’il attribue à notre relation. Finalement, je ne suis jamais sûr que de moi. Et c’est en livrant ce moi à mon client que je peux enfin accéder à lui comme à notre relation.

Alors ça veut dire prendre le risque du nous, ça veut dire qu’à un moment donné vous sentez que ce que vous dites dépasse votre personne, c’est un risque que vous prenez, alors vous pouvez peux dire « j’ai l’impression que » mais quand, à un moment donné, vous sentez que votre authenticité est récompensée par l’établissement de quelque chose qui dépasse votre propre ego, il y a quelque chose de magique qui se passe et là, vous êtes dans le nous. Alors, c’est vrai, c’est un risque mais c’est aussi la récompense de l’authenticité.

J’aime bien cette idée de risque. C’est vous qui amenez le mot ; mais je pense que chaque seconde de travail est un risque : se taire est un risque, parler est un risque. Donc, quoi que je fasse, je prends un risque. Pour une séance d’une heure, à raison d’un risque par seconde, je prends 3 600 risques par séance.

Sans l’acceptation du risque et avec la peur constructive et permanente que ça suppose, vous ne construisez rien.

C’est pourquoi le besoin de sécurité personnelle doit être satisfait. Je ne peux attendre d’avoir éliminé le risque pour travailler comme thérapeute. Je parle du risque pour moi, du risque de comprendre et même d’aimer l’autre.

Prendre le risque de l’autre, ça commence par un pari. C’est commencer par la fin. C’est un acte de foi.

Cela rappelle ce que Rogers appelle le regard positif inconditionnel, que la confiance rend possible. Cela me fait penser surtout à Brian Thorne, dont j’apprécie beaucoup le « style » de facilitation. Un jour où je lui demandai ce qui rendait son approche personnelle si singulière et si touchante, il me répondit : « à côté de la personne qui existe, qui parle, j’essaie de voir la personne que cette personne voudrait être » ; à sa façon il commence par la fin.

Comment pourriez-vous définir votre style thérapeutique ? L’expression style thérapeutique vous parle-t-elle ?

Oui, ça me parle. Mais je suis la personne certainement la moins bien placée pour parler de mon propre style … Définir mon style, c’est poser un regard extérieur sur ma pratique ; moi, je ne vois pas mon style, je vis, tout simplement.
Mais je vais quand même répondre à votre question. Il me souvient une expression utilisée à mon sujet par un graphologue, il y a vingt-cinq ans de cela : « sans façon, à la fois direct et subtil ». Cela me convient bien.
Par exemple, dans ma position physique, celle que j’ai maintenant [au moment où je prononçais la phrase] et qui est souvent la mienne pendant les séances : assis de travers dans mon fauteuil, le genou en bascule sur l’accoudoir, la jambe pendant à l’extérieur.

C’est vraiment une authenticité travaillée.

(Silence) Non. Enfin… ça dépend comment on l’entend.

C’est juste une petite provocation.

Ok, si c’est une provocation, je le prends avec humour. Oui, l’authenticité se travaille, oui, je travaille mon authenticité, mais je ne travaille pas l’image de l’authenticité.

L’image vient après le travail. Je n’ai pas une image que je travaille pour qu’elle devienne authentique mais je travaille l’authenticité et ça se manifeste à travers des images.

Exactement. C’est exactement le même phénomène que j’évoquais quand vous me posiez la question des outils. Je travaille sur ma personne, j’offre ma personne, et il se trouve que, quand je vais chercher en moi pendant que je fais attention à l’autre, ça se transforme soit en silence, soit en phrase, soit en sourire, soit en émotion mais je ne « fais » pas ça. Je me suis rendu compte, et ça m’amuse quand je m’en aperçois, que souvent j’ai la même position physique que la personne que j’écoute, sans jamais le faire exprès naturellement.

Ça s’appelle en PNL la synchronisation.

(Dans l’entretien figure un commentaire désobligeant sur la PNL)

Mais vous en faites.

Non, justement je n’en fais pas ! Les gens qui font de la PNL font de la technique. Ils disent : « Ah, il a les jambes croisées, je vais croiser mes jambes » sans qu’il y ait jamais un ressenti derrière le geste… Moi je le fais parce que c’est confortable pour moi, non d’avoir la même position que lui, mais d’avoir la position qu’il a également adoptée. D’ailleurs, qui sait si ce n’est pas lui qui me copie ? Pour tout vous dire, il m’arrive de changer volontairement de position… histoire d’être sûr de ne pas jouer à la PNL !

Vous avez défini votre style. Est-ce toujours le même où bien y a-t-il un phénomène d’adaptation ?… Ce ne sont pas toujours les mêmes personnes en face de vous…

Je suis à la fois le même et différent. Je suis la même personne, et je n’ai pas envie de me faire passer pour qui que ce soit d’autre… même si je peux en avoir parfois la tentation. Mon boulot consiste à résister à cette tentation, avec l’espoir qu’un jour elle aura complètement disparu…
Je reste donc toujours la même personne, mais mon langage corporel et verbal varie avec l’interlocuteur.  C’est bon pour lui et c’est bon pour moi (et je suppose que c’est bon pour la mayonnaise).

Oui, la synchronisation n’est pas que gestuelle, elle peut être aussi dans les tics de langage… On a l’impression que vous êtes contaminé par l’univers de votre patient.

Contaminé n’est pas un mot qui me convient. La place n’étant pas limitée, je fais de la place à l’univers de l’autre sans renoncer à mon univers à moi. Si j’étais sur un niveau de langage différent du sien, je ne serais pas en communication.

Vous créeriez une rupture.

Oui, je créerais une rupture de relation.

Si par exemple, le patient ne supporte pas le silence, et si votre style de confort personnel est le silence, allez-vous lui imposer ce silence ?

C’est une belle question… D’abord une petite remarque liminaire … J’ai l’habitude de bannir le mot patient de mon vocabulaire

Oui, c’est le mot client…

Qui est le moins mauvais mot que je connaisse.
Sur le silence… Pendant le silence, je travaille. Et je travaille même durement. Parce que je veux rester attentif à mon client, à ce qui se passe pour lui et que je ne peux m’appuyer sur ses mots,  que je ne peux voir que son corps. Je dois essayer de voir si c’est un silence pendant lequel il explore profondément, si c’est un silence dans lequel il est désespéré, si c’est un silence tranquille, où il a envie de laisser reposer ou d’ancrer quelque chose…. Et il y a des milliards d’autres silences.
En fonction de ce que j’observe, de ce que j’imagine être utile pour lui et aussi en fonction de mon besoin personnel, je vais choisir de m’exprimer ou non. En tout cas, il n’y a aucune règle pour me guider.
Je ne suis pas là pour lui faire du mal. Si le silence paraît douloureux pour lui, je peux intervenir et lui renvoyer — prudemment— ce que je crois observer ; si au contraire je le vois est calme et apaisé, je vais tâcher de ne pas rompre le silence.

Moi j’aurais tendance à dire, silence subi ou silence choisi.

Oui, et il y ceux dont on ne sait pas s’ils sont subis ou choisis.

Très souvent, les ruptures de l’Alliance viennent du fait que le client a le sentiment de subir un silence qu’il n’a pas choisi.

Et d’une façon d’être abandonné.

Y a-t-il des types de client, ou des types de pathologie, ou des symptômes qui créent des difficultés pour établir la relation ?

J’aimerais éviter de recevoir des personnes pendant qu’elles sont sous l’influence de drogues, licites ou illicites. Je reçois des personnes dépendantes à ces produits, mais pendant la séance, il faut qu’elles aient leur pleine conscience. Cela dit, une séance inutile ― pour autant que cette inutilité s’avère ―n’est pas un bien grand mal, si cela n’est pas régulier.