ACP et Spiritualité


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Patrick Kauffmann

Interview réalisée par le journal France-Spiritualités (2004)Photo : Patrick Kauffmann (à droite) et Laurent Schachmann lors du 25e anniversaire du PCAI (octobre 2005).

 

 

 

France-Spiritualités : Patrick Kauffmann, bonjour. Pourriez-vous, pour commencer, nous parler des différences et des similarités qui existent entre la démarche spirituelle et la démarche que l’on peut suivre dans le cadre d’une psychothérapie ?

Patrick Kauffmann : Il ne peut pas y avoir de réponse standard susceptible de faire référence pour tout le monde, car les descriptions que chacun fera de son expérience personnelle, de sa conception, de ses différentes démarches, seront la traduction de son vécu, de ses attentes, et celles-ci seront à chaque fois des ressentis personnels, singuliers, tout à fait respectables.
On notera au passage qu’une personne qui suit une démarche psychothérapeutique peut être croyante ou non-croyante.
Elle est souvent interpellée par une situation problématique ponctuelle, et voudrait trouver ou retrouver un confort qu’elle n’a pas. Elle veut donc améliorer le confort dans sa relation : sa relation avec elle-même, sa relation envers sa famille, envers son employeur, envers son voisin, etc.
Au fil du temps, elle peut élargir ses problèmes ponctuels à une réflexion plus globale qui appelle une thérapie plus longue. A terme, c’est dans le cadre de cette psychothérapie plus longue qu’elle peut aussi se poser des questions d’ordre spirituel.
A ce niveau de réflexion, le psychothérapeute s’abstiendra d’amener son client aux valeurs qui sont les siennes. Mais il l’incitera à considérer les valeurs sur lesquelles ce dernier se fonde.
Arrivé à une connaissance plus profonde de lui-même, celui-ci peut alors se poser des questions d’ordre spirituel et soit valider son engagement spirituel, soit l’écarter.
Le religieux d’une école précise va favoriser l’adoption du système de valeurs spécifiques de son école — lesquelles valeurs donnent du sens à la démarche globale de la religion en question.
Ce qui est proche dans les démarches spirituelles et psychothérapeutiques, c’est que chacune vise à trouver un bien-être psychologique, mais par des voies différentes. Par exemple, dans la psychothérapie que l’on appelle « Approche Centrée sur la Personne » le cheminement vise à permettre à la personne de devenir «une personne qui fonctionne pleinement ». Dans les démarches spirituelles, la personne vise à être une personne réalisée, une personne qui se prépare à vivre des états de grâce, ou de révélation, de satori… Mais toutes deux sont en fin de compte des conforts d’états psychologiques, qui font que la personne tend à trouver ses états optimum pour traverser la vie, avec des méthodes différentes.

F.-S. : Vous êtes familier des cultures orientales — vous avez fait des études de chinois et de sanscrit. Pourriez-vous donner des exemples de similarités et de différences entre le cheminement spirituel oriental et le cheminement thérapeutique ?

P. K. : Je peux donner quelques pistes de réflexion sur ce que je connais le moins mal : d’un côté, le Bouddhisme, et d’un autre côté, la démarche de la Psychothérapie Centrée sur la Personne de Carl Rogers.
La démarche du Bouddhisme est l’histoire d’un homme qui a fait la constatation de la souffrance qui marque l’existence de toute personne. Ébranlé par cette constatation, Siddhartha Gautama va entreprendre une démarche personnelle qui va l’amener à l’Éveil (Bouddha = éveillé). Après cet Éveil, il va partager son expérience, son cheminement.
Pour faire court, le Bouddhisme présente les 4 Nobles Vérités :
1. La constatation de la douleur ;
2. La recherche de l’origine de la douleur ;
3. La cessation de la douleur ;
4. Le chemin qui mène à la cessation de la douleur.
La quatrième Noble Vérité est le chemin octuple qui présente 8 étapes : 8 « perfections » à intégrer et dont l’aboutissement favorise cet état d’Éveil (bodhi).
La démarche de l’ACP part d’une constatation que Carl Rogers — qui a conceptualisé cette démarche — énonce en ces termes : « Chaque individu a en lui des capacités considérables de se comprendre, de changer l’idée qu’il a de lui-même, ses attitudes et sa manière de se conduire ; il peut puiser dans ces ressources pourvu que lui soit assuré un climat d’attitudes psychologiques « facilitatrices » que l’on peut déterminer. » Son travail et ses recherches lui permettront de trouver les conditions nécessaires et suffisantes à ce climat.
Ces conditions sont au nombre de 6, dont les 3 principales sont :
– la congruence ;
– le regard positif inconditionnel ;
– l’empathie.
Le cheminement que représente l’intégration de trois attitudes ci-dessus est décrit par le passage de 7 stades, dont l’aboutissement est « la personne qui fonctionne pleinement » (« the fully-functioning person »).

F.-S.: La psychothérapie est-elle une véritable thérapie en tant que telle, ou faut-il plutôt la considérer comme du développement personnel?

P. K. : Je suis attaché à respecter autant la démarche d’un développement personnel que la démarche d’une psychothérapie, sans les hiérarchiser.
C’est vous qui pouvez nommer la démarche dans laquelle vous êtes et lui donner les nuances importantes pour vous, sachant que sa nature pourra changer au fil du temps.
Vous pouvez consulter un psychothérapeute pour clarifier une situation troublante qui ne sera que ponctuelle. Il s’agit alors d’entretiens à caractère thérapeutique.
Vous pouvez aussi consulter un psychothérapeute pour une démarche que vous voulez plus globale et plus longue. Ce sera alors une psychothérapie et un développement personnel.
Vous pouvez suivre une démarche spirituelle auprès d’un religieux. En plus du développement spirituel, il y aura un développement personnel avec des « effets thérapeutiques ».
Encore une fois, c’est vous qui pouvez qualifier votre démarche et ainsi la valider.
De leur côté, les professionnels de l’accompagnement sont souvent attachés à la dénomination qui qualifie leur accompagnement parce qu’une méthode y est associée.
La caractérisation de la profession de psychothérapeute fait l’objet d’une charte professionnelle générale. Cette caractérisation est encore plus affinée selon l’école du psychothérapeute.

F.-S. : L’Approche Centrée sur la Personne est-elle considérée comme appartenant aux thérapies brèves ? Quelle est la différence entre thérapies longues et thérapies brèves ?

P. K. : C’est le client qui fait que la thérapie sera brève ou longue.
Un profond travail d’épanouissement personnel ne peut-être qu’un long et patient travail. Un client peut venir faire une thérapie mais avoir préalablement fait un très important travail de développement personnel qui, de ce fait, peut écourter la thérapie.
Un client peut être une personne très pragmatique, sans interrogation existentielle et avec un solide bon sens. Cette personne peut venir faire une thérapie pour un problème ponctuel et ne pas être intéressée à faire un travail profond de développement personnel. Sa thérapie sera sûrement une thérapie brève.
En fait, l’apparition de la catégorisation thérapies longues/thérapies brèves est un piège tendue par les praticiens d’une vieille école thérapeutique qui, ne travaillant qu’en thérapies longues (pour ne pas dire, pour certains, des thérapies entretenues par intérêt économique) ont beau jeu de s’appuyer sur l’évidence qu’un travail profond ne peut que demander du temps mais permet de cacher l’inefficacité d’un accompagnement médiocre.
Certaines thérapies dites brèves se montrent très efficaces pour le traitement de certains troubles du comportement. Mais les effets de cette efficacité peuvent être fragiles si ils ne sont pas confortés par une démarche plus globale… et plus longue.
En fait, pour ma part, ce qui compte c’est être centré sur le client, de respecter son rythme et le temps dont il a besoin et ne pas le faire entrer dans un cadre a priori.

F.-S.: Pensez-vous que l’éducation, telle qu’elle est donnée actuellement, peut inhiber la réalisation, le processus de création et la personnalité de l’être ?

P. K. : Je dois d’abord témoigner qu’à l’école primaire publique où mon fils a fait sa scolarité, il a bénéficié de quelques enseignants de qualité qui ont participé au développement de ses aptitudes. Les enseignants du secondaire étaient beaucoup plus dans la réserve, dans un automatisme de transmission de leur savoir. Une fois sortis de cette tâche, ils montraient un désengagement affiché.
Si les enseignants ne sont pas formés à vivre avec les élèves des relations claires, respectueuses de la singularité de chacun et fondées sur des repères précis, alors l’école continuera à être vécue comme un lieu de contraintes, de révolte et de violence par une partie trop importante et croissante de jeunes.
La mise en place de « formation à la qualité relationnelle » spécifiquement destinée aux enseignants est, à mon avis, la condition d’un changement significatif d’abord de la qualité relationnelle jeunes/enseignants, puis, par un effet mécanique, chez les jeunes et leur milieu social. Quand la fin de la scolarité approche les actions de rattrapage sont devenues trop tardives, insuffisantes et épuisantes.

F.-S.: Dans l’œuvre de Carl Rogers, y a-t-il un ouvrage à conseiller en premier ? Et les titres conseillés sont-ils en corrélation avec l’activité de la personne demandeuse ?

P. K. : Pour l’Approche Centrée sur la Personne, l’ouvrage principal que l’on conseille est Le développement de la personne, aux Éditions Dunod. Vous y trouverez l’histoire de l’ACP, les éléments détaillés sur la méthode, la description des processus, les éléments significatifs de la progression dans la démarche.
Les autres ouvrages sont : La relation d’aide et la psychothérapie (E. S. F.), plus particulièrement destiné aux professionnels de la relation d’aide et aux psychothérapeutes, Liberté pour apprendre, aux Éditions Dunod, plus particulièrement destiné aux enseignants et aux éducateurs. Enfin, Les groupes de rencontre, qui s’adresse à tous les professionnels de la relation d’aide, et donc à une gamme très diversifiée de métiers.

F.-S.: Et dans le management, que peut-on trouver ?

P. K. : Carl Rogers n’a pas écrit d’ouvrage spécifique sur le management. Mais il aborde dans son livre Un manifeste personnaliste (Éditions Dunod, épuisé) la question du pouvoir…

F.-S. : L’ACP peut-elle intervenir sur des pathologies de type hystérie, anxiété, ou même sur des pathologies plus lourdes ?

P. K.  : Le climat que le psychothérapeute est capable d’offrir — qu’il soit ACP ou d’une autre école — est toujours une aide importante, même si, parallèlement à cela, le client a la nécessité de recourir à l’aide d’une médication que seul le médecin psychiatre, ou le médecin généraliste, est autorisé à délivrer.
Il n’y a pas d’incompatibilité pour le client à bénéficier des deux accompagnements — du psychiatre et du psychothérapeute. Le psychiatre peut d’ailleurs cumuler les deux fonctions, mais pas le psychothérapeute non médecin.
Vous pouvez trouver dans la littérature ACP des cas de suivis thérapeutiques très pointus de personnes répondant à ce que la médecine psychiatrique classifie sous le terme de cas « sévères ».

F.-S.: En plus de l’activité de psychothérapeute ACP, quelles autres activités exercez-vous avec l’ACP ?

P. K. : Je suis polyvalent avec l’Approche : je reçois des clients en tant que psychothérapeute, je suis formateur, ou plutôt « facilitateur », dans le cadre des groupes de formation que nous avons dans notre institut (le Person-Centered Approach Institute – France). Dans le cadre de cet institut, je dirige le département « La Personne et l’Entreprise ». En tant que consultant, j’interviens dans diverses institutions ou entreprises pour assurer des formations axées sur un travail du développement de la qualité relationnelle des acteurs de l’institution ou de l’entreprise ; je fais ainsi travailler des groupes de travailleurs sociaux ainsi que des groupes de médecins. J’aime me rendre dans des congrès européens ou internationaux, qui sont toujours des lieux de riches rencontres avec des collègues d’autres pays.

F.-S. : Où en est l’Approche en France et en Europe ?

P. K.  : On peut dire qu’elle est en train de s’organiser, depuis cinq ans. L’étape significative de l’Approche en Europe, c’est qu’elle a été identifiée à Vienne (où siège l’Association Européenne de Psychothérapie) comme étant une des écoles de psychothérapie à caractère scientifique. Pour cela, il a fallu répondre à des critères stricts : méthode scientifique, production d’ouvrages suffisamment conséquents ; diffusion de la méthode d’une façon significative à travers le monde, etc. Cette reconnaissance lui a permis d’être mise à parité avec d’autres écoles antérieurement plus connue du grand public.
Ce qui fait l’impact de l’Approche Centrée sur la Personne (ACP), c’est que, outre la psychothérapie, cette méthode est une méthode qui explique la relation à autrui dans tous les contextes que la société peut offrir. Il en résulte que les champs d’application de l’ACP sont très variés : tous les domaines professionnels ou non qui réunissent deux personnes sont concernés ! Nous avons donc du travail et de très nombreuses prestations à offrir pour permettre aux gens de porter un regard sur leur relation et de comprendre comment la rendre plus respectueuse et efficiente.
En France, un travail énorme est possible. Tous les organismes à caractère social sont concernés, mais également le monde de l’entreprise, le monde associatif, etc.

F.-S.: Il est vrai que l’ACP n’est pas encore très connue. Mais aujourd’hui, vous affirmez qu’elle prend une place de plus en plus importante ?

P. K. : Carl Rogers est probablement venu un petit peu trop tôt au vingtième siècle. Il est quelqu’un de révolutionnaire.
C’est le premier théoricien du processus de l’écoute, ainsi que de la relation humaine. Aujourd’hui, n’importe quel auteur de manuel sur l’écoute ou la relation humaine, s’il se veut objectif, présentera les théories de Rogers en toute première place. Il est d’ailleurs bon de savoir que Carl Rogers avait été nominé pour recevoir le prix Nobel pour sa contribution aux processus relationnels favorisant la paix. Le jour où il a reçu la nouvelle de sa sélection pour le prix Nobel, il décédait. Et le prix Nobel n’étant traditionnellement délivré qu’aux personnes vivantes, les choses s’arrêtèrent là.

F.-S. : Une question me revient, car elle m’est souvent posée, si vous êtes d’accord pour y répondre… Quelle est la différence entre l’ACP et la Gestalt-thérapie ?

P. K. : Je ne vais pas m’aventurer dans un comparatif réducteur avec une autre école — dont je peux d’ailleurs admettre qu’elle peut convenir davantage au tempérament de certaines personnes. En revanche, je peux vous souligner quelques points très caractéristiques de l’ACP.
Il y a des méthodologies dans la Gestalt qui sont de l’ordre de la technique, pour provoquer certaines réactions, faire sortir certains comportements, mais auxquels l’ACP se refuse, en vertu du principe que : ce qui est issu et ce qui vient du client a de la valeur, alors que ce qui est provoqué, ce qui est intentionnel et décidé par le thérapeute, est plus fugace, moins pérenne, car choisi par le thérapeute et donc aléatoire. Il y a quelques éléments dans la Gestalt qui sont très directifs, qui font que c’est une question de philosophie et d’attachement, de respect à la singularité de la personne. Dès qu’il y a une procédure préétablie, ce n’est plus de l’Approche, c’est une technique, et par principe, on fait avec la singularité de la personne. C’est là où la personne qui fait cette démarche devient vraiment l’auteur de ce qu’elle devient. Sinon, c’est le psychothérapeute qui est l’auteur de ce qu’il fait devenir la personne, mais l’on n’est plus dans ce respect qui est si cher à l’Approche.

F.-S.: C’est le respect du rythme de la personne propre.

P. K. : Le rythme, les moyens et les méthodes. Et vous, vous savez quelle est la voie que vous voulez choisir pour vous-même. Le thérapeute facilite votre prise de conscience et votre manière de faire, mais il ne se substitue pas à vous. Il favorise votre sensibilité personnelle pour développer en vous quelque chose que vous, vous savez et que lui ne sait pas. S’il prétend savoir, il se substitue à vous. C’est pour cela qu’il y a des petits soucis d’école avec le « focusing », qui est une méthode créée par un élève de Rogers. Celui-ci fait passer le focusing comme étant de l’Approche, mais il fait en fait appel à une technique. Ce monsieur Gendlin est à la source d’une école qui est devenue importante, mais les personnes qui sont attachées à l’Approche veulent faire le distinguo entre le focusing et l’ACP ; les deux ne doivent pas être mélangés. C’est une technique qui n’est pas inintéressante, mais il s’agit de quelque chose qui est provoqué, choisi et décidé par le thérapeute. Dans l’Approche, l’important est le respect de la singularité de la personne.

F.-S.: Beaucoup de thérapies existent aujourd’hui. Comment une personne peut-elle choisir celle qui lui convient et trouver rapidement sa voie… sans se perdre ?

P. K. : La première rencontre se fait souvent à travers des livres ; les concepts philosophiques qui sous-tendent une thérapie et sa méthode vont avoir un écho chez la personne qui les lit. Puis, c’est la rencontre avec le praticien de la méthode pressentie. Le praticien va réussir (ou non…) à faire voyager la personne dans les territoires qu’elle demande à explorer avec l’accompagnement rassurant que le thérapeute représente. Tant qu’elle se sent en confort dans cette relation, respectée dans son intégrité, elle peut continuer avec cet accompagnement épanouissant ; sinon, il lui faudra continuer la recherche de cet accompagnement rare…

F.-S. : Auriez-vous quelque chose à ajouter, en conclusion ?

P. K. : Ma conclusion est qu’il n’y a jamais de conclusion ! Je suis presque rassuré de savoir que je n’arriverai jamais à être une personne aboutie dans son développement personnel, mais que je serai toujours ré-interpellé par une nouvelle situation que je devrai me mettre au défi d’accueillir et devant laquelle je devrai m’efforcer d’offrir le meilleur de ce que je peux être, pour faciliter à la fois mon confort personnel et le confort des personnes avec lesquelles je suis en relation. J’aurai donc toujours à me reprendre et à ré-établir le déséquilibre que l’inattendu m’apporte. Il met à l’épreuve l’habileté de ma pratique, mon aptitude à rebondir. Ma pratique et l’intégration de l’Approche m’aident à acquérir cette plus grande souplesse, à accueillir l’imprévisible.